Tout juste auréolé du Prix Goncourt des Lycéens, « Le quatrième mur » de l’ancien reporter de guerre Sorj Chalandon colle à la réalité et nous donne à aimer cette histoire.
Voici le sixième roman de Sorj Chalandon, publié par Grasset. L’auteur fut longtemps reporter de guerre pour le quotidien Libération. Ses derniers ouvrages le disent assez, balayés par le souffle des conflits. Après l’Irlande (on n’a pas oublié le succès des magnifiques Mon traitre et Retour à Killybegs), c’est le Liban en 1983. Dans ce roman où se mêlent tragédie jouée et drame vécu, on s’interroge. Est-ce pour témoigner que Sorj Chalandon a écrit cet ouvrage ou pour exorciser la souffrance, déminer le trop plein d’horreur engendré par les guerres?
Ce n’est pas à distance, comme dans les journaux, mais de plein fouet que nous recevons le premier chapitre. C’est une scène de guerre où le narrateur, Georges est blessé. Les phrases courtes et percutantes de Sorj Chalandon pénètrent dans les couches profondes de nos cellules. Le lien entre réalité et fiction est ténu…
Puis, retour à l’ambiance des années 68 mais une bonne décennie plus tard. Quelques étudiants et militants de gauche parisiens dont Georges, le narrateur, et Sam, l’ami grec tant admiré. Avec lui, un espoir insensé : faire jouer l’Antigone d’Anouilh à Beyrouth, en pleine guerre ! Et ce, avec des acteurs des différents clans ennemis : chiites, maronites, chrétiens, palestiniens. C’est le pari fou de Samuel ! Une trêve de deux heures dans le Beyrouth en guerre, quelle victoire ce serait !
Et par cette tragédie, enclose au milieu du drame de la guerre, redonner aux hommes leur dignité, dire « non » aux snipers, tueurs de femmes et d’enfants. A travers la révolte d’Antigone qui préfère sacrifier sa vie plutôt que de renoncer, refuser toute cette sale guerre ! Samuel avait tout prévu, choisi les acteurs, le lieu du spectacle. Seulement maintenant, miné par la maladie, il charge Georges de faire jouer la pièce à sa place… Ce dernier s’exécute, laissant à regret derrière lui sa femme et sa fille.
A Beyrouth, Georges guidé par le Druze va s’évertuer à tout mettre en place pour rassembler les acteurs dans ce vieux cinéma en ruines. Mais se déplacer d’un quartier à l’autre sous la menace des mitraillettes des divers camps relève de l’exploit. Et si obtenir de tous qu’ils laissent leurs personnalités au vestiaire pour endosser leurs rôles, est pour Georges un exercice périlleux, l’amitié et les liens créés ici seront indestructibles. Par la grâce de l’écriture, se crée une empathie avec les personnages les plus divers, parfois pourtant à peine esquissés. Mais sous les obus, le rêve peut-il bien se terminer ?
L’écriture nerveuse de Sorj Chalandon – phrases courtes collées à la réalité, envolées brèves et intenses, images brutales surgissant au détour d’une phrase – nous donne à aimer profondément cette histoire.
Le quatrième mur de Sorj Chalandon aux éditions Grasset, 336 pages, 19€












