Ne le cachons pas, nous avons lu et avec grand plaisir durant des décennies Gérard Lefort dans notre quotidien favori, Libération. Le sien surtout où il excellait en sémiologue du quotidien, filmologue truculent, mentor de la Brigade cinéphile inventive et bavarde. Des portraits chics et chocs aux flux d’images à décrypter, bref Lefort en grand frangin, histrion de la bande à Libé, on l’y sentait bien parce qu’on s’y sentait bien et puis vint ce qui vint. On a lu Mathieu Lindon (Jour de Libération chez POL), on a repéré la silhouette de ceux qui partent et on court un peu beaucoup à leur trousse, les voilà sur les tables des libraires. Ouf !
Judith Perrignon revient avec son Victor Hugo vient de mourir, excellentissime enquête de la semaine fatale, entre la mort du barbu magnifique et son enterrement, lyrique, incroyablement craint par le gouvernement, la DGSI de l’époque et tous les communards prêts à en découdre, le peuple à le suivre qui le suit, Vive Hugo.
Lefort revient par sa porte plus étroite. Un roman d’enfance. Un roman initiatique. Pur beurre. Et salé, ça va de soi.
La pluie redouble, puis, lui succédant en plus sournois, le crachin. Suivent Tintin et le Titanic, le naufrage comme si on y était, d’ailleurs Lefort, lecteur assidu, en fut et le narre par les deux bouts du dernier canot de sauvetage.
On savait Lefort breton, on l’imaginait d’un coin de côte, le corps-mort en bas du portail, corps mort, le mot arrête l’enfant Lefort qui s’avère plein vent face à un aber, misons sur le pays Pagan. D’une maisonnée terrible où le roman est installé, vif argent, picaresque, bouffé de poésie, rongé d’astres dont les colères, les fantaisies, la maman cinglée, la sœur au nom impossible (Corinne, pas de quoi fouetter un chat !), bref tout est en vrac, chapitré comme un vieux Jules Renard, notre Poil de Carotte est vintage. Lefort en mode club des cinq mais dont le clebs aurait lu Freud (et Marx). Pas de détail, le niais et le nié de l’enfance, le tout technicolor et grand format (un peu long !), voilà ce qu’il y a dans la Samaritaine goémonnée de Gérard Lefort.
Dieu est présent, forcément : Tous les soirs au coucher, je converse avec Dieu par le truchement d’une ligne directe, téléphone rouge intersidéral.
On a dit juste avant que Lefort aime le ciné, frappadingue des toiles, il en va de son livre comme d’un scénario renouvelé de chapitre en chapitre. Pas que lui à faire le pitre, la caméra à l’épaule va son rythme, court derrière les sales gosses, attrape la confiture dans le pot d’en haut de l’étagère du grenier, ou patatrac, les échelles se cassent la margoulette, margoulette le mot vient dans le livre. Mot d’enfance, mot de Bretagne.
On a dit plus haut le caractère sémiologique du bonhomme, alors oui, les signes sont étudiés, grossis à la loupe, botoxés un max, les cabanes sont des châteaux, les cabines de plage ont des tourelles et les maisons bourgeoises se nomment Kastel Mor, pardon Ker Afrique ! Cette Afrique est abordée par les pirates, les amygdales sont opérées versus trauma, allez-y ma sœur, versez, les lumignons des vaches sont agités pour que les abrutis se vautrent, on a peur du noir et peur de rien. C’est que c’est réjouissant, jubilant et que presque à tout coup, craignons les facilités d’un premier roman, dont la renonciation à quelques cuts, ça marche le plus souvent.
L’enfance est une crypte, initiatique donc, l’instit, M Le Floch, est forcément sadique, pas moins que le père abbé ni que les mômes entre eux, dont la tentative d’assassinat sororale, pauvre Coco. Galerie de portraits saturée, le roman est vallésien, revu et corrigé par un vingt et unième rugissant à moins que fellinesque.
L’enfance de Lefort est l’enfance des autres, comme le château de Pagnol fut un peu le nôtre. Il faut bien redémarrer dans la vie et Gérard Lefort reprend le fil par le début. Bienvenue dans la Billy !
Les amygdales de Gérard Lefort aux Editions de l’Olivier, 288 pages, 18€ 50












