De nos terroirs, les traditions se perpétuent, se transmettent et se transforment à travers le respect, la qualité et l’amour des produits. Un simple geste légué à la génération suivante suffit au savoir-faire d’un voyage culinaire où saveurs riment avec valeurs. La bande dessinée et le manga participent à cette transmission. En voici quelques exemples.
Alsace, Bretagne, Bourgogne, Corse, Pays basque, Occitanie, sont autant de provinces qui renvoient chacune à un plat, un mets et des habitudes culinaires spécifiques. Qui dit Alsace pense choucroute et Riesling… Qui évoque la Bretagne n’oublie ni les crêpes ni le cidre… L’Occitanie est la terre du cassoulet… La Lorraine celle de la quiche éponyme… Et la bouillabaisse, chère à Fernandel, se pose en emblème marseillais. Ici l’on cuisine au beurre, ailleurs avec du saindoux, plus au nord la crème fraiche égaille la table lorsque l’huile d’olive ensoleille les recettes méridionales. La famille a longtemps constitué un lieu privilégié pour l’apprentissage du goût, des bonnes pratiques alimentaires et des plaisirs « de bouche ». Or, la transmission directe de cette culture de génération en génération a été rompue. Du jardin à la cuisine, le prêt-à-manger fait désormais la loi.
Apprendre sans se prendre au sérieux
Les technocrates de la bonne chair réfléchissent depuis des lustres afin d’initier la jeunesse française au plaisir de la table et du vin. Bien entendu ! sans aucun succès. Il aura fallu un manga vendu à des millions d’exemplaires pour réussir là où les organismes officiels ont platement échoué. Ce qui semble évident aux sommeliers, aux passionnés du vin, ce qui leur parait ordinaire, naturel, familier, presque inné, est enfin accessible aux novices à travers une transmission simple et ludique. Voici les vins identifiés, leur histoire expliquée, plus personne n’aura désormais d’excuse s’il confond un Château bordelais avec un Domaine bourguignon, les Chianti prennent naturellement leur place sur la carte d’Italie, et les Tokay font résonner leurs origines hongroises. En fait ! Toute la force des Gouttes de Dieu s’exprime sur les étiquettes de nos bouteilles comme autant d’affiches de cinéma des histoires qu’elles racontent ; fascinante lecture qui, sans jamais se prendre au sérieux, initie au plaisir hermétique du vin.
Lutter contre l’uniformisation du goût et de la culture
Les Gouttes de Dieu fonctionnent comme un exhausteur de goût dénonçant l’inadmissible. Tadashi Agi : le scénariste, et Shu Okimoto : la dessinatrice, dénoncent la fausse démocratie basée sur un concept d’uniformité. La différence entre les vins californiens et les chiliens impose aujourd’hui d’observer qu’ils sont assez proches les uns des autres. Jusqu’aux années 80, les goûts différaient en fonction des récoltes, désormais les millésimes se ressemblent de plus en plus, y compris ceux de terroirs et pays différents. L’une des raisons de ce changement est en partie l’innovation technologique ; toutefois, le véritable problème est plus profond. Nous sommes entrés dans un monde de facilité où les industriels tempèrent la différence entre les produits afin de les rendre accessibles au plus grand nombre. Et pourtant ! Un vin facile à boire n’est pas un vrai vin. Les bons crus ne doivent pas seulement être bon, ils doivent aussi faire transparaître les caractéristiques du terroir et une sensation d’humanité à travers la pâte de leurs producteurs. Voilà ce que nous enseignent Les Gouttes de Dieu.
La vérité du terroir est avant tout celle de nos régions
Ce sont les mêmes valeurs qu’Éric Corbeyran et Espé, respectivement scénariste et dessinateur, transmettent dans leur série Châteaux Bordeaux, l’un des plus grands succès de la bande dessinée française de ces dernières années. Les auteurs restituent magnifiquement l’ambiance du vignoble, jusque dans la mise en scène de la sociologie bordelaise et ses bouleversements : le pouvoir croissant de la science… les enjeux financiers devenus considérables… la montée en puissance des femmes dans un monde fort longtemps masculin… le choc des générations… et, bien entendu, cette fichue mondialisation qui place aujourd’hui Bordeaux au centre de féroces appétits internationaux.
Plus on avance dans la lecture de Châteaux Bordeaux et des Gouttes de Dieu, plus on prend conscience de l’étendue des compétences nécessaires pour qu’existe le simple geste de poser une bouteille de vin sur une table autour de laquelle se réunissent des amis. « Il faut avoir des connaissances en agriculture, en géologie, en ampélographie [étude descriptive de la vigne], un excellent palais, des notions de chimie, la bosse du commerce, »* […] sans compter une réelle humilité, car l’ensemble est soumis aux aléas d’une météo souvent capricieuse. Des années d’études et un véritable compagnonnage professionnel sont indispensables afin d’apprendre à tout maitriser. Mais surtout ! Les auteurs nous invitent au feu des passions humaines, à la poésie du terroir, ses parfums, ses couleurs, à faire face aux violences et aux jalousies, l’amour et la beauté ne sont pas en reste… Bref ! Le plaisir du vin se boit au fil des pages.
Tourner définitivement le dos aux fast-foods
Châteaux Bordeaux et Les Gouttes de Dieu renforcent la conception d’un véritable art du vin contre une volonté industrieuse délétère : les bienfaits du terroir régional face aux ravages d’une mondialisation abyssale. Les auteurs insistent sur l’attachement à la terre de nos ancêtres et sur les valeurs régionales qui s’y attachent. Une véritable gageure dans un monde où le nerf de la guerre est devenu économique. Et ça marche ! Les deux histoires vendent à million, au point que des spin off (suites dérivées) aient vu le jour. Les Gouttes de Dieu – Mariage se posent en arborescence de la première série, et Châteaux Bordeaux – À table ! poursuit la découverte des grands crus dans ce qu’elle engage d’on ne peut plus épicurien. Pour profiter pleinement d’un bon vin, il faut savoir l’apprécier en accord avec les mets qui l’accompagnent ; ainsi, différents mondes culinaires sont explorés, des fromages aux sushis, en passant par la viande et le poisson, les légumes y ont également leur place au rythme d’investigations encore plus gourmandes, celles qui mènent au « mariage » divin.
Vin… Cognac… Chocolat… Café…
Fort de son « succès viticole » depuis 2011 – année de parution du premier tome de Châteaux Bordeaux – Éric Corbeyran explore d’autres vignobles et d’autres régions. Chaque tome de Clos Bourgogne illustre une enquête indépendante dans les secrets des plus prestigieux Domaines de cette autre grande contrée du vin français. La série Bodegas est construite sur des dytiques : Bodegas Rioja pour l’Espagne… Bodegas Mendoza pour l’Argentine… à la découverte de la production des vins « hispanophones ». In Vino Veritas pose son intrigue dans les magnifiques panoramas des vignobles italiens. Cognac évoque une enquête au cœur de la fabrication de cette eau-de-vie. Chaque fois, Éric Corbeyran imagine une histoire dans un décor nouveau définissant une culture spécifique ; il distille astucieusement des informations sur les terroirs, les façons de vinifier et les mœurs locales. A la fois passionnant et distractif.
Qui dit terroirs pensent aussi chocolat, cigare, café… A propos ! Êtes-vous plutôt Arabica ou Robusta ? Préférez-vous un ristretto, un expresso, un lungo ou un cappuccino ? Le faites-vous au filtre, à la turque ou au percolateur ? Une fois encore, les scénarios d’Éric Corbeyran invitent le lecteur à la découverte d’une face cachée, celle des caféiers, assembleurs et torréfacteurs ; il est question d’enjeux économiques opposés à l’idéalisme du commerce équitable. Les pisse-froid verront dans Alto Plano une déclinaison facile des précédentes séries et ils auront tort. L’histoire est nerveuse, inventive, elle emprunte les codes du polar afin d’immerger le lecteur dans l’univers fort méconnu du café ; idem avec Le Maître Chocolatier, autre intrigue captivante et rythmée, dont les secrets de la ganache noire grand cru au piment avec des notes épicées, ne s’oppose en rien à celle au lait avec une pointe de vanille de Madagascar : d’un côté la tonicité des caractères bien trempés, de l’autre la douceur des sourires ensoleillés. Nous voilà soudainement dans l’univers rigoureux des meilleures fèves de cacao nourricières du chocolat idéal.
Une encyclopédie ludique et passionnante
Cette plongée hédonique au cœur de multiples terroirs régionaux, se poursuit avec Vinifera, série la plus ambitieuse de toutes puisqu’elle relève d’une véritable encyclopédie, avec pour partenaire éditorial La Revue du Vin de France. C’est une aventure unique en son genre et une première dans le monde du vin. Il s’agit de raconter en bandes dessinées l’histoire de la viticulture et des hommes qui ont contribué à son développement. Chacun des trente volumes est (ou sera, la série est en cours) agrémenté d’un cahier didactique expliqué par Antoine Lebègue, journaliste et spécialiste du vin, permettant ainsi de replacer le propos dans son contexte historique autour de sujets variés. Les vins d’Orient et Les amphores de Pompéi racontent la genèse et les secrets des vins antiques… Dans Les moines de Bourgogne, il est question du vignoble éponyme créé par les premiers moines cisterciens… Avec La guerre Champagne contre Tokay, nous apprenons comment le plus célèbre vin pétillant français finit par gagner la bataille marchande face aux liquoreux autrichiens, tout cela sur fond de guerre d’indépendance polonaise : c’est passionnant ! La collection a justifié de nombreux débats et rencontres, entre autres à la Cité du Vin de Bordeaux. Éric Corbeyran s’applique à ce que le terroir et les régions prennent le pas sur l’industrie et la mondialisation.
« La destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent. »
Les anciennes frontières, physiques et mentales, justifiant que l’on ait avant tout accès aux aliments proches de chez soi, ont depuis longtemps volé en éclats. L’instant du vin… celui du Cognac… du café… du chocolat… mais aussi ceux du thé et du cigare… peuvent aujourd’hui se vivre de la même façon à Bordeaux, Brest, Bombay, La Havane, Tokyo ou Buenos-Aires. L’alimentation est devenue un commerce à grande échelle. Ne jouons pas le jeu des industriels et refusons de nous nourrir comme des animaux, inconsciemment, sans prendre garde à ce que manger veut dire. « La destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent » – Jean Anthelme Brillat-Savarin – 1826.
* Citation extraite de Châteaux Bordeaux : Tome 8, planche 21
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Octobre 2021 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Documentation : Salvador Siguero-Fernández
Illustrations : Glénat / Delcourt / Le Lombard
Bibliographie
La majeure partie des séries étant en cours d’édition, le nombre de tomes est indicatif.
Les Gouttes de Dieu & Les Gouttes de Dieu – Mariage
Deux Manga (44 puis 26 tomes) de Tadashi Agi & Shu Okimoto – Éditions Glénat – 9,15€ pièce
Châteaux Bordeaux & Châteaux Bordeaux – À table !
Bande dessinée en deux séries d’Éric Corbeyran & Espé – Éditions Glénat – 14,50€ pièce
Bodegas Rioja, Bodegas Mendoza & Clos Bourgogne
Bande dessinée (3 x 2 tomes) d’Éric Corbeyran & Francisco Ruizge – Éditions Glénat – 14,50€ pièce
In Vino Veritas
Bande dessinée en 2 tomes d’Éric Corbeyran & Luca Malisan – Éditions Glénat – 14,50€ pièce
Le sang de la Vigne (Une enquête de Benjamin Cooker)
Bande dessinée en 3 tomes d’Éric Corbeyran & Sandro – Éditions Glénat – 14,50€ pièce
Alto Plano
Bande dessinée en 3 tomes d’Éric Corbeyran, Vanessa Postec & Luc Brahy – Éditions Delcourt – 12,00€ pièce
Cognac
Bande dessinée en 3 tomes de Corbeyran, Chapuzet & Brahy – Éditions Delcourt – 12,00€ pièce
La maître chocolatier
Bande dessinée en 3 tomes de Corbeyran, Chetville & Gourdon – Éditions Le Lombard– 14,99€ pièce
Vinifera
Bande dessinée encyclopédique en 30 tomes d’Éric Corbeyran & divers dessinateurs – Coédition Glénat & La Revue du Vin de France – 14,95€ pièce











