L’envie de vivre devrait vous pousser à lire "Ni poète ni animal". Ami de la poésie et ami des bêtes, filez dans ce quatrième roman d’Irina Teodorescu,
Le livre que vous allez lire est une couverture pour le gitan. Elle est posée, vaguement jetée en vrac d’ailleurs, sur la banquette arrière. Des fois que le gitan ait froid, ou qu’il ait ce besoin de consolation soudaine, ou que, sa femme s’étant fâchée vu qu’il était rentré rond comme une queue de pelle, l’avait foutu dehors. Pensez à la couverture, ça peut toujours servir. Le gitan a l’âme triste, vous le savez bien et la couverture sur la banquette arrière peut servir à la lui réchauffer, un peu, ou à d’autres choses que je vous laisse imaginer.
C’était comme ça dans la Dacia paternelle. Forcément une Dacia, avec cette forme héritée de la Renault 12, si vous suivez un peu l’ergonomie et le design automobile d’avant la révolution de 89.
Celle de Bucarest bien sûr.
L’auteur fut rennaise
Celle d’Irina Teodorescu bien entendu. L’auteure qui fut rennaise transforme la volière du Thabor en événement bucarestois mais les événements bucarestois tournent au burlesque ou au sidérant, en tout cas à l’aventure humaine dont la folie, l’enfermement, le délire ne sont pas que du côté de la mère mais d’un système généralisé. Le picaresque roumain est au roman de Teodorescu ce que le picaresque est à l’étrangeté d’être en vie.
Nous sommes au cœur d’une enfance enfouie dans les morbidités communistes, « les cigognes gelées sur pattes » et les rêvasseries infantiles qu’ouvre ce régime. L’enfant est géniale, c’est une fille, gradée déjà dans la nomenclature en cours. Si elle fait l’éloge du tyran, c’est en vers. On l’applaudit. La pionnière monte en grades. Les pères et les mères ne savent jamais ce qu’ils font à leurs enfants quand ils les applaudissent! Encore moins les pères et les mères de la nation.
Avec le dernier roman d’Irina Teodorescu, on sourit souvent, on pleure donc à la gitane, avec plaintes et jérémiades. On extrapole les faits, on déforme les réalités, on hyperbole les détails, pas un grain de beauté sur la peau n’échappe.
Ni poésie animalière, ni animalerie poétique, pourtant les bêtes parlent puisque les hommes aussi. Les lapins brament et les cerfs carottent. On assiste à nouveau aux fuites paniques à Varenne, aux hélicos sur les toits, aux révolutions bizarres et aux trahisons des chefs. Les généraux sont malins et gardent leurs galons même le deuxième matin.
Dans un roman roumain, attendez-vous au pire, c’est-à-dire aux plaisirs !
Un roman à moitié vegan et à moitié carnivore, qui se dévore donc, où les grands-pères piquent les chattes, où les grands-mères maniaco-oppressives deviennent des dossiers psychiatriques et sont des agents du régime, où les bigoudis sont maintenus « par un filet vert ». Dans un roman roumain, attendez-vous au pire, c’est-à-dire aux plaisirs ! Au plaisir de la langue et notamment des nominations : Ma Terre ou Ma fuite sont des noms de héros, ils meurent, donc ce n’en sont pas. Ni les révolutions, ni les coups d’état, tout est réductible à de la fiction. Dont acte !
Reste le principal : une écriture. Une vivacité enjouée autant que déjouée. L’envie de vivre devrait vous prendre et vous pousser à lire à toute vitesse Ni poète ni animal, c’est le titre du roman. Mi poète et mi animal, ami de la poésie et ami des bêtes, filez dans ce quatrième roman d’Irina Teodorescu, ceci dit sans vouloir vous commander et engouffrez-vous dans cette Roumanie d’ici et de partout, de chefs sanguinolents et d’ours et d’ourse, d’ourson voire d’oursonne, laissez-vous attraper.
Lisant, donc happé, vous croirez faire un rêve gitan, enroulé dans la couverture sur la banquette arrière de la Dacia 1300, modèle 1980, une sorte de R12 si vous y entravez question automobile.
Gilles CERVERA
Ni poète ni animal d’Irina Teodorescu aux éditions Flammarion 211pp 18€











