Le fils se lit d’un coup car on le prend comme un coup. On l’a vécu. On a tous été de ce théâtre social récent, de ces rues boursouflées par la manif pour tous, de drapeaux aux fenêtres, d’autocollants sur les murs ou au cul des monospaces. On a tous été ébahis par cette réaction réactionnaire. Dans nos villes d’ouest mais à Paris aussi, on a vu ces colonnes d’autocars vomir des foules endimanchées et ragaillardies. Un peuple sorti des messes et des sacristies, ourdi d’un royalisme mal digéré, dont Christiane Taubira devenait la figure noire, femme, ministre et facile bouc-émissaire
Le fils est au cœur de ce théâtre sociétal qui nous a fait penser, réagir et ce texte s’enracine dans ce théâtre. Le monologue de Marine Bachelot-Nguyen est chaud-brûlant.
Le point de vue est d’une mère pharmacienne dans un gros bourg actif et ventru, infesté de certitudes tues où soudain l’événement fait retour de refoulé. Une chouannerie qui était à bas bruit s’autorise. La pharmacienne a un mari pharmacien et deux fils. L’un est l’un et l’autre homo.
Là que se noue la crise, le pétage de plomb. Seule la mère comprend, voit, perçoit. Le père ne comprend rien, n’entend rien, il est hors champ. La mère est dans le cri plus que dans le chant. Elle rage contre son fils qu’elle a tant aimé et qui ne correspond plus. Rappel, nous sommes au XXI ème siècle, et ce fils s’avère porteur d’une autre force, d’un autre mouvement. Son pénis ne porte pas le désir dans la bonne direction !!
Nous sommes cent ans après Gide, cinquante ans après Hervé Guibert ou Michel Foucault, peu importe. Christine and the Queens a un succès mondial, peu importe ! Nous en sommes là, au croisement entre les tenants d’un dieu normatif, peu charitable et le sacré du fils. Ce dernier, on dirait l’antique, est sacrifié.
La mère pardonne. Le fils se tait. Se suicide. Cela a lieu dans l’officine, pile où il lisait en boule lorsqu’il était enfant tout près des jupes de sa mère. Le texte, cette parole qui par moment interroge le spectateur, le soumet à la question, lamine. D’abord tranché par les clichés, le monologue s’avère tranchant, à vif.
Il y avait eu, à la sortie du je vous salue Marie godardien des manifestations crypto-catholiques devant l’Arvor, à Rennes. Nous nous en souvenons. Il y a eu devant le TNB les prières de rue, ce déni d’art obscurantiste issu de la peur et du désenchantement. Nous avons vécu cela. Un des deux fils était dedans, l’autre priait dehors ou donnait du coup de poing à la sortie des boîtes homos. L’un, dans la salle Vilar, face à la face du Christ de Roméo Castellucci, et dehors, sa mère agenouillée. Panurge entraîne ses brebis dans un bêlement collectif où l’isolée est moins seule et le crédule plus nul ! Cet événement de la rue Saint-Hélier, à Rennes, est le point de départ de Marine Bachelot-Nguyen. Elle signe un texte travaillé par la crise identitaire qu’on traverse. Il est politique. Il est éthique. Il est critique.
Il nous force à ne pas nous taire. Il déterre des cadavres à peine enterrés. Il ouvre des placards où la société enferme des fantômes désormais si vivants.
Nous !
Gilles Cervera
Prochaine représentation de Le fils à L’Intervalle de Noyal / Vilaine vendredi 23 novembre 2018.
Créé en février 2017 au Théâtre de l’Union de Limoges dans une mise en scène de David Gauchard. Présenté entre autre dans le off d’Avignon 2017.
Marine Bachelot-Nguyen, autrice et metteuse en scène, travaille au sein du collectif Lumière d’août à Rennes. Elle a proposé des formes au festival Mettre en Scène.
Le fils est publié chez Lansman éditeur : 10€











