Un style original… Une ligne élégante… Le goût des belles choses… Lucas Harari réinvente la bande-dessinée. Ses deux romans graphiques, L’aimant et La dernière rose de l’été, sont des réussites magistrales. Évoquons ici le premier avant de s’attarder sur le second une prochaine fois.
L’aimant est avant tout une histoire posée dans un décor exceptionnel. Il s’agit des thermes de Vals, en Suisse orientale, dans le canton des Grisons. On y parle allemand, romanche et italien. L’endroit est célèbre. Un complexe hôtelier créé dans les années 90 par l’architecte Peter Zumthor. Cela ressemble à une succession de blocs enfouis dans la montagne. C’est ici qu’un jeune étudiant prend son inspiration pour écrire sa thèse. L’endroit le fascine. L’obsède. Car il existe un mystère autour des thermes de Vals. Presqu’une légende. Que diable s’y passe-t-il ! ? La réponse est dans l’ambitieux thriller architectural de Lucas Harari.
Plus qu’un dessin, une architecture
Lucas Harari est lauréat de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. Dans L’aimant, son dessin est inspiré par les bâtiments de Peter Zumthor. Des formes géométriques. Des matières brutes. Des couleurs minérales. L’intrigue et son esthétique renvoient à moult créations existantes. On pense à Paul Auster, sa désormais célèbre Cité de verre, ville kafkaïenne, illimitée, insaisissable. Mais aussi à Le Corbusier, sa villa « Le lac », sorte de « machine à habiter » comme il n’en existe nulle autre ailleurs. Le dessin de Lucas Harari édifie un scénario en trois dimensions. Il est parfois impossible de savoir où est le vrai et la fiction. L’autobiographie s’entremêle à la narration avec le dessin pour espace de rencontre.
Thriller flottant nourri d’une intrigue évanescente
L’aimant se lit d’une traite. La beauté graphique frappe en premier. On est toutefois vite embarqué à la recherche « d’un » mystère bleu, rouge et noir, trois couleurs – chacune travaillée au format d’un sensation – qui, une fois superposées, permettent à l’auteur de jouer avec des teintes intermédiaires ; un côté expressionniste consistant à choisir des tons bruts afin de les travailler ensuite directement sur la planche privée de « gouttière », ces espaces entre les cases grâce auxquels le dessinateur rythme sa narration. En résulte une lecture quasi oppressante. Le lecteur flotte au milieu d’une intrigue évanescente. Un magnétisme étrange que l’on retrouve dans le clip Everytime de Janet Jackson, dont les images ont été tournées aux thermes de Vals par le réalisateur Matthew Rolston.
Véritable choc esthétique
Le style en BD, c’est avant tout un trait et la manière dont sont travaillées les couleurs. On retrouve ici les influences « claires » d’Yves Chaland, citons Bob Fish et Le jeune Albert ; également celles de Ted Benoit à travers son travail autour de Blake & Mortimer, citons cette fois L’affaire Francis Blake et L’étrange rendez-vous ; Serge Clerc n’est pas en reste, on pense à La nuit du Mocambo et à La légende du Rock ‘n ‘Roll ; les couleurs, quant à elles, percutent une incidence liée à Simon Roussin, son extraordinaire album Xibalda, ainsi qu’une impulsion relative à l’esthétisme très graphique d’Olivier Schrauwen. Et puis ! Parce que c’est essentiel. Notons que Lucas Harari casse l’aplat de ses planches en les « granulant » par l’utilisation de la risographie, un mélange entre impression numérique et sérigraphie, qui offre une esthétique unique grâce à la superposition des couleurs. Le rendu est moderne. Unique. Un peu comme celui d’une photo dont on aurait volontairement conservé le bruit, ces petits grains sur l’image qui réduisent le contraste tout en créant un profondeur involontaire.
Énigmatique… Captivant… Magnétique…
Avec L’aimant, Lucas Harari frappe fort ! Une réussite magistrale. Un récit magnétique. Le livre est un véritable bijou, presqu’un pied-de-nez à l’édition numérique tant le format Gutenberg prend ici tout son intérêt, celui des belles choses. Lorsqu’on referme l’album, la première envie est de s’intéresser aux thermes de Vals, s’y rendre, les visiter pour revivre les aventures de Pierre en décor naturel ; puis de découvrir La dernière rose de l’été, autre merveille racontant cette fois les pérégrinations intimiste et hitchcockienne de Léo, jeune rêveur parisien caressant l’espoir de devenir écrivain. Un thriller de bord de mer entre Éric Rohmer et Jean-Luc Godard. Une fois encore… Sublime ! Il faut achetez les livres de Lucas Harari ; c’est parce que ce jeune homme a des lecteurs que nous aurons bientôt d’autres histoires aussi merveilleuses que formidables.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Septembre 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
L’Aimant, une bande dessinée de Lucas Harari aux éditons Sarbacane – 148 pages couleurs – 28,00€












