Brest… Guingamp… Lannion… Lorient… Nantes… Paimpol… Rennes… Tréguier… Les saisies de drogues sont exponentielles en Bretagne depuis quelques mois. Véritable marée noire de dealers en comparution immédiate face aux pouvoirs publics débordés par l’ampleur du trafic. Ya-t-il une solution ou va-t-on devoir s’y habituer ?
Du mois de décembre 2022 à l’été 2023, police et gendarmerie bretonnes ont jeté leurs filets sur moult trafics péninsulaires. Les produits arrivent directement par voies maritimes d’Espagne, d’Amérique du Sud et de Grande Bretagne. Il s’agit d’alcools divers… de cigarettes contrefaites… cocaïne par centaines de kilos… ecstasy… héroïne… MDMA… la résine de cannabis n’est bien entendu pas en reste… un inventaire à la Prévert autour de commerces frauduleux dans le Finistère, les Côtes-d’Armor, l’Ille-et-Vilaine, le Morbihan et la Loire-Atlantique ; pas un département n’échappe aux maquignonnages. A ce jour, seules deux méthodes n’ont pas été testées en lutte contre la drogue : la légalisation et l’extrême répression.
Rapide état des lieux *
Le marché du cannabis est majoritaire en Bretagne, suivi de près par celui de la cocaïne et des produits festives : kétamine, ecstasy… ; ainsi que ceux associées au chemsex : GBL GHB, MDMA, 3-MMC, 4-MMC… La vente de haschisch est particulièrement présente à Rennes et dans l’ensemble des grandes agglomérations. Les autres substances relèvent d’une offre élargie depuis la pandémie de Covid 19, à la fois sur les points de vente physiques, sur le marché en ligne et sur celui de la livraison à domicile. La cocaïne est quant à elle de plus en plus répertoriée dans les affaires de saisie. Elle provient pour l’essentiel par avion de Guyane, puis par train depuis Paris. Les tarifs en chute depuis deux ans contribuent à la rendre accessible.
Le marché récent de la livraison à domicile est en pleine croissance depuis la crise sanitaire. Messenger, Signal, Snapchat, Telegram… Les canaux de distribution varient grâce à la flexibilité des réseaux sociaux, et les acheteurs sont séduits par une diversité d’offres aux prix dégressifs, ce que l’on appelle l’Ubérisation du trafic ; constat validé par le substitut du procureur de la République de Rennes, madame Cécile Doucet. Ces nouvelles routes de distribution et livraison sont en fait de véritables autoroutes tentaculaires, elles ne se limitent pas aux grandes agglomérations, tant s’en faut, c’est d’ailleurs le but, clients et vendeurs investissent les périphéries des villes et les petites communes. Il n’existe plus de « zone blanche » en Bretagne s’agissant du trafic de drogue. Elle est partout.
Échec et mat
Les Bretons dépendent du jacobinisme français pour lutter contre la drogue. Seules deux solutions n’ont à ce jour pas été testées faute à la centralisation parisienne. La première concerne une légalisation en bonne et due forme. Attention ! Il n’est pas ici question de dépénalisation. Dépénaliser sans légaliser reviendrait à autoriser l’achat, le transport et l’utilisation d’une ou plusieurs cochonneries prohibées. Non ! Il s’agit bel et bien d’une légalisation comme elle existe au Pays-Bas, au Portugal et, depuis peu, dans certains états américains. La légalisation est un instrument majeur dans la lutte contre le trafic, du moment où le coût de la délinquance engendré par la prohibition n’est jamais pris en compte par ceux qui la défendent. Les prohibitionnistes supposent implicitement qu’il suffit d’interdire un marché pour le faire disparaisse. Nous savons depuis Al Capone que c’est faux. L’interdiction ne détruit jamais la demande et moins encore l’offre. Bien au contraire. Elles se greffent l’une à l’autre autour de systèmes mafieux qui menacent nos démocraties.
La ruine chaque fois au rendez-vous
Une telle éventualité doit impérativement tenir compte de l’expérience des pays ayant légalisé l’usage et « nationalisé » la vente. Échec ou réussite ? Que ce soit sur le long terme : Pays-Bas dés 1976, ou de manière récente : Oklahoma depuis 2018, les résultats sont chaque fois catastrophiques…
1 – Aucune diminution de la consommation. Pire ! Elle explose suite à de nouveaux commerces mis en place par les dealers, repoussant le trafic vers des négoces insoupçonnés parce qu’imprévisibles. Qui aurait imaginé dans les années 1980 que MDMA et GHB eussent pu exister un jour ?
2 – Pas davantage de bénéfice en ce qui regarde la sécurité. Les gangs se structurent dans la violence pour contourner la loi et faire baisser les tarifs. A titre d’exemple, la princesse héritière des Pays-Bas, Catharina-Amalia, vit depuis des mois sous protection à la suite des menaces d’attentat et d’enlèvement à son encontre par la mafia locale ; elle a quitté son logement d’Amsterdam au bénéfice du palais royal Huis ten Bosch de La Haye, et ne sort pour se rendre à l’université que sous haute escorte policière. Du jamais vu au Benelux.
3 – La légalisation pose d’autres questions essentielles, à commencer par le type de drogues devant être autorisé : uniquement celles dites « douces », ou bien toutes et, dans ce cas, où s’arrête l’exhaustivité de la liste ? Quid des nouveaux stupéfiants synthétiques sur le marché du deal ? En outre, dans un monde où l’on cherche à minimiser les prescriptions médicales, à réduire les abus de l’alcool et endiguer ceux du tabac, peut-on décemment, c’est-à-dire moralement, légaliser sous forme d’étatisation des poudres cent fois plus dangereux ?
… au reste, s’agissant des toxicomanes célèbres dont la presse fait régulièrement ses gorges chaudes, les exemples attestent qu’il ne fait guère bon s’approcher du ravin. Chacun se souviendra de l’overdose de l’actrice Pascale Ogier… de celle non moins fatidique du jeune River Phoenix… de la fin tragique de Whitney Houston… de l’arrêt cardiaque médicamenteux du chanteur Prince… des épisodes de rédemption de feu l’animateur Jean-Luc Delarue… et de la chute sociale de l’humoriste Pierre Palmade… Pauvre ou riche, inconnu ou célèbre, la ruine est chaque fois au rendez-vous.
L’extrême répression
La seconde solution jamais testée en cinquante ans – depuis la Loi de 1970** relative aux « mesures sanitaires de lutte contre la toxicomanie » dont nous dépendons toujours – est l’extrême répression. A cet égard, un dispositif sérieux de lutte contre la consommation de drogue doit se concentrer sur la prévention par l’intermédiaire du dépistage précoce. Rien n’a jamais été fait de ce point de vue. Il est impérieux d’engager une réflexion ayant trait à cette hypothèse dès le plus jeune âge. Plusieurs solutions sont envisageables, comme le contrôle de tous les élèves : écoliers, lycéens et étudiants doivent savoir qu’ils seront dépistés plusieurs fois par an au hasard des dates, dans un cadre scolaire strict n’autorisant aucune mesure permissive. Le moindre test positif engagera des sanctions administratives et juridiques drastiques, telle une exclusion… la suppression d’allocations ou/et celle d’éventuelles bourses… un placement dans un lycée disciplinaire… etc. Ce type de contrôle est déjà pratiqué de manière probante dans certains établissements privés français, comme la très selecte École des Roches à Verneuil-sur-Avre.
L’extrême répression s’illustre également par les lois draconiennes mises en place dans certains pays notablement confrontés aux problèmes. Citons la Malaisie, le Myanmar (ex Birmanie), les Philippines, la Thaïlande, Singapour, etc. Que vous soyez trafiquant, vendeur ou usager, les règles sont explicites et non négociables : elles vont de la condamnation à mort effective pour les moins chanceux, à de très lourds emprisonnements sans remise de peine pour les « veinards ». Par exemple. Un simple joint peut vous mener ad patres par injection létale aux Philippine ; il n’y aura aucun recours possible. Autre aperçu. Alors que la majeure partie des Singapouriens respectent les lois anti-drogue, certains jeunes adoptent une attitude plus permissive, en particulier envers le cannabis. Des tests salivaires sont désormais utilisés aux points de contrôle frontaliers, aéroports compris, pour détecter les consommateurs. Tout Singapourien est condamnable pour peu d’être reconnu positif, même s’il a consommé dans un autre pays.
Seulement voilà ! L’extrême répression a ses limites et n’est pas efficace à 100%. Le CNB (Central Narcotics Bureau) singapourien révèle que le nombre de fumeurs de cannabis âgés de moins de 20 ans a triplé entre 2021 et 2022 ; quant aux autres pays suscités, leurs tribunaux condamnent à mort et exécutent davantage chaque année. Que faire si l’extrême répression ne fonctionne pas davantage que la légalisation ? Dans sa quête de nourriture, l’homme primitif a essayé mille sortes de plantes, dont certaines se sont révélées avoir une action psychoactive sous forme d’alcool… d’opium… de cannabis… coca… bétel… mescaline… La controverse n’est donc pas récente, avec toutefois un constat réaliste : depuis les années 1960, et malgré une répression internationale toujours accrue, le nombre de consommateurs ne cesse d’augmenter partout dans le monde.
Une ou plusieurs solutions régionales
Il est grand temps de faire évoluer notre approche des stupéfiants, que ce soit à l’échelle mondiale ou, plus singulièrement, à l’échelle nationale via une conception pragmatique, à savoir moins idéologique. La solution ne pourrait-elle pas être régionale ? A bien y réfléchir, si le trafic croît à une vitesse phénoménale dans le monde entier, les casse-têtes liés à la consommation ne sont toutefois pas les mêmes en Guyane et en métropole, pas davantage en Seine-Saint-Denis et dans les Côtes d’Armor, tout aux moins les solutions à mettre en place doivent être nuancées en fonction des endroits et de leur population. Dans cette urgence, ne pourrait-on réintroduire une littérature de prévention à l’école et au lycée ? Les titres ne manquent pas, y compris au répertoire classique : Baudelaire, Colette, Michaux, Monfreid, Tolstoï…
« Il n’y a pas de drogué heureux », affirmait le psychiatre Claude Olievenstein en 1977. Nous savons aujourd’hui de manière irréfutable qu’il avait raison. En d’autres termes, c’est la drogue ou la vie, c’est-à-dire la drogue et la mort. Le problème dominant est désormais celui de la survie des sociétés occidentales. En effet. Le trafic commence par le consommateur, ce dernier adoube un produit autant qu’il est engendré par lui, sans avoir conscience qu’une drogue est toujours homicide, synonyme de corruption… d’immoralité… d’impuissance… d’avilissement… de dépendance… de déshonneur… et de ruine… elle prive l’usager de son libre arbitre. Si vous aimez la vie, vous fuirez les drogues et leur commerce mortifère. Toutes sont un enchainement du mal aux abords des gouffres… Toutes relèvent d’une négation despotique et totalitaire sans digue pour contenir le flot… Toutes engagent une destruction de la collectivité… Les drogues d’hier étaient le « luxe » culturel des démocraties occidentales. Elles en sont devenues le plus grand fléau.
« Il n’y a pas à se vanter d’avoir essayé des drogues, juste à déconseiller aux autres d’en faire autant. » Keith Richards
Jérôme Enez-Vriad
© Septembre 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
* Données extraites du rapport Trend publié par L’OFDT : Observatoire Français des Drogues et des Tendances addictives.
** Loi n°70-1320 du 31 décembre 1970











