Enraciné dans le pays d’Iroise, à la pointe du Finistère. Il n’y a pas de doute là-dessus. Jean-Pierre Boulic nous l’a bien fait mesurer au fil de ses différents livres. Mais l’enracinement dont il est question dans son nouvel opus n’est pas seulement géographique. Il est aussi celui qui témoigne d’un ancrage intérieur, fait d’écoute et d’attention soutenue (notamment aux signes donnés par la nature). Le poète breton nous le dit en quatre chapitres, comme autant de pièces d’une œuvre musicale.

Les fidèles de l’œuvre de Jean-Pierre Boulic ne seront pas désorientés. Il y a, comme c’est souvent le cas sous sa plume, tous ses points de repères familiers : la dune, la falaise, les chemins, l’estran, les « vents ébouriffés », les oiseaux… Et, nous dit le poète, « ainsi s’esquisse un univers ». Pour en faire état, il recourt ici aux poèmes brefs. Quelques vers seulement. Petits exercices de contemplation et de méditation, graines de sagesse souvent. « Contente-toi de semer tes mots », souligne-t-il.

Il le fait dans une forme de progression « dramatique » en quatre mouvements. Tout commence par l’état de « veille » (chapitre 1) sur une « terre recroquevillée » aux « couleurs meurtries ». C’est l’hiver du monde. « La vie balbutie » et « le vent trébuche sur le dos des falaises ». Les jours eux-mêmes ont « pris des rides » et on s’éveille « les mains vides ». Mais le poète perçoit déjà une lueur. « Le jour est proche/Déjà quelqu’un s’approche ».

Une vraie tonalité mystique

Le « matin » (chapitre 2) signe une forme de résurrection. « De sa veille la nuit/Se relève/Et rend grâce ». Un jeune soleil apparaît triomphant, « berger des nuages ». Alors, vite gagner le rivage et guetter « sur l’estran/Au pied de l’océan/Les portes de l’infini ». Ce matin auquel nous convie Jean-Pierre Boulic a des accointances avec celui chanté par le poète suisse Georges Haldas, écrivant que « la douce lumière du matin en dit plus que toutes les philosophies sur les mystères de la vie et l’infinie tendresse de la Source » (Pollen du temps, L’Age d’Homme, 1999). Il nous rappelle aussi le matin chanté par Guillevic : « Chaque matin/Est pour l’oiseau/L’anniversaire/De sa naissance » (Possibles futurs, Poésie/Gallimard, 2014). Jean-Pierre Boulic, lui, dit du matin qu’il « n’a rien/Il est tendresse des feuilles/Regard paternel ». Il dit aussi que « La pivoine/Un parfum de vie/Enracine  le matin ».

Le surgissement du matin signe « la fête à venir » (chapitre 3). Arrive enfin le moment  où « L’océan tricote/Belle chasuble/d’azur profond » et où « L’oiseau effleure de sa clarté/La roche le sable la dune ». Le chant peut donc s’élever pour célébrer « La tendresse du pays/le sublime paysage ». La clarté inondant le monde saisit les hommes. « Et de nos ombres/La lumière s’élève ».

Il reste à traduire ce Magnificat dans un véritable « hymne » (chapitre 4) pour clôturer en apothéose ce recueil. Une vraie tonalité mystique imprègne alors le dernier mouvement de cette pièce poétique en quatre actes. Jean-Pierre Boulic nous parle de « nouvelle genèse » ou « d’instant transfiguré » et de cet « infime instant/Où la création respire ». Appel à « Apprendre le silence/L’oubli de soi ». Cheminant en pays d’Iroise, enraciné et ouvert à la fois, le poète touche du doigt l’univers entier et n’en finit pas, de livre en livre, à se mettre à l’écoute d’une « invisible présence ».

Pierre TANGUY.

Enraciné, Jean-Pierre Boulic, La Part Commune, 2023, 96 pages, 14 euros.

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