L’auteur et poète rennais Jacques Josse (né en 1953) nous raconte sa vie au tri postal de Trappes avant sa mutation en Bretagne. Un récit empreint de chaleur humaine où l’on découvre combien la poésie fut pour lui, à l’époque, une forme de bouée de sauvetage. Eugène Guillevic ne le disait-il pas : « La poésie aide à tenir dans la vie »

Dans ses précédents livres, Jacques Josse a souvent évoqué son pays natal, du côté de Liscorno en Lannebert, dans le Goëlo costarmoricain. Il y a trouvé matière à des récits ou à quelques proses autobiographiques bien senties autour de quelques figures marquantes de ce terroir breton à la fois agreste et marin, le plus souvent des gens un peu (ou beaucoup) cabossés par la vie et trouvant dans l’atmosphère d’un caboulot, autour d’une bonne bière blonde, des raisons de croire encore en l’humanité.

L’humanité dont il est ici question est celle d’employés d’un centre de tri postal en région parisienne. Jacques Josse ne nous épargne rien sur les rudes conditions de travail (« la vacation débute à vingt heures et se termine à six heures du matin »).  Il faut trier 500 lettres au quart d’heure sous la pression de chefs sourcilleux. « Parfois ça coince, ça dérape. Souvent à cause d’un chef trop zélé », note Jacques Josse. Comment trouver un moment de répit dans ce maelström ? En lisant des poèmes, « assis contre les sacs », au moment de la pause, par exemple ceux de Franck Venaille, d’Yves Martin ou de Jacques Réda. Mais aussi en se rattachant par la pensée à l’ami poète Alain Jégou qui, à 4 heures du matin, largue les amarres à bord de son chalutier de Doëlan.

Des visages et des voix

Jacques Josse ne nous fait pas ici de récit misérabiliste. Au cœur de ce travail de nuit, il y a d’abord et avant tout ces visages et ces voix des collègues de travail. Ainsi Jeannot « qui zieute » par-dessus l’épaule de Josse quand il se met à lire des poèmes. Ainsi « Henri qui revient tout juste de cure ». Ainsi Denis « usé par des crises d’épilepsie ». La solidarité est à l’œuvre quand un drame familial frappe tel ou tel mais aussi, bien sûr, dans les combats menés autour des « braseros » et des « piquets de grève salvateurs ».

Avant de s’endormir, après être passé dans un bar avant l’aube, « calé dans l’étrangeté des matins blêmes », le postier posté dévore quelques lignes de John Fante ou de Charles Bukowski (« des types qui ont vécu pas mal de galères »). Il se réveille avec une forte « sensation de gueule de bois » puis griffonne quelques pages – ce qu’il appelle  ses « écritures pauvres » – avant de rejoindre à nouveau le centre de tri. Quand arrivent les journées de repos, notre jeune postier fait une petite escapade, forcément littéraire, dans la Capitale. Le voici pour « un arrêt obligé » au pied de l’ancien Beat Hôtel « où Allen Ginsberg, Gregory Corso, William Burroughs et tant d’autres auteurs de la Beat Generation logèrent à la fin des années cinquante ».

Ainsi allait le jeune Jacques Josse, forgeant son identité d’auteur « sous lumière artificielle », parcourant le monde en triant des lettres venues de la planète entière. La merveille de son court récit, c’est aussi qu’on l’aborde en découpant soi-même les pages avec un coupe-papier (comme on le ferait d’une lettre). C’est aussi la couleur particulière que lui apportent les pastels à l’huile de Georges Le Bayon (dont certains en format de timbres-poste). C’est enfin cette lettre émouvante, sous enveloppe et accolée au livre, dans laquelle un ancien du tri postal, âgé de 88 ans, s’adresse à Jacques Josse en réponse à sa lettre « aux odeurs de poésie ». Merveilleux !

Pierre TANGUY.

Postier posté, Jacques Josse, éditions Folle Avoine, 35 pages, 15 euros.

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