Avec son second album et de nombreux concerts aux côtés de Tagada Jones, Darcy fait partie des valeurs sûres du punk rock breton. Toujours très en colère les rennais assument cet esprit de révolte. Une révolte mâtinée d’un sentiment d’appartenance à une communauté et un pays pas comme les autres : la Bretagne. Explication avec Irvin Darcy, chanteur du groupe.  

Votre album s’appelle « Machine de guerre » : vous êtes en guerre contre qui et quoi ?
On est sur un double sens avec le titre de l’album. On sent que le monde qui nous entoure est en état de guerre : militaire en Ukraine, sanitaire avec le Covid, écologique… On apprend qu’il nous reste peu d’années pour changer les choses. Bref, on a l’impression que la guerre est omniprésente. Le nom tombait sous le sens. Mais effectivement, « Machine de guerre » veut aussi dire que le groupe part en guerre contre tout ce qui nous met en colère et surtout la détresse et la misère sociale.

Darcy vote à gauche ?
Ouais… On ne sait plus ce que ça veut dire aujourd’hui. Mais on défend les valeurs de la gauche.

Depuis les premiers titres de Béruriers Noirs, est-ce que le combat a évolué ?
Comme je dis dans un morceau, j’ai l’impression que ça fait 100 ans qu’on chante le même thème. Qu’on en soit encore à écrire un titre comme « Rediaboliser » sur le Front National, j’ai même l’impression qu’on régresse. Malheureusement.

Ça sous-entend que le combat est ailleurs ?
Le combat doit être partout. Y compris dans la rue, même si il a perdu beaucoup de force. Quand Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour des élections présidentielles, toute la France était dans la rue. Aujourd’hui, si tu as deux cent personnes dans chaque ville, c’est le bout du monde.  Je ne sais pas sur quel terrain il faut se battre, mais je pense que la culture doit toujours être en alerte.

La musique en premier lieu ?
Le rock a toujours été l’issu de secours des délaissés. Il faut que ça le reste, on n’a pas le choix. Faire de la musique pour divertir c’est amusant 5 minutes. Mais on n’est pas dans des baluches et des mariages tous les week-ends. Il faut continuer à dire les choses et poing levé.

Sur le dernier album de Darcy, il y a 3 invités de marque : Kemar de No One, Niko de Tagada Jones et Pierre de Merzhin. Comment se sont faites les rencontres ?
De manière assez naturelle. Ces 3 groupes ont un quart de siècle de carrière derrière eux. Tous ont sorti un album cette année ou l’année dernière. Et ce sont des groupes qu’on allait voir quand on avait 15 ou 16 ans. Et on se disait qu’un jour on serait à leur place. A force, on a joué dans les mêmes festivals, on est sur les mêmes labels, on a les mêmes tourneurs… On a fini par parler avec eux dans les loges. On a vu qu’on avait les mêmes valeurs. Quand on leur a proposé de faire un duo, ils ont tous accepté immédiatement.

Quelle est ta réaction face aux problèmes que rencontre Kemar et les dates annulées que ça engendre ?
Je pense qu’il a fait le bon choix. Il est accusé de quelque choses.* Il n’a pas d’autre choix que d’annuler les concerts et de combattre les accusations.

Darcy tourne toujours avec Tagada Jones au sein d’Enragés Prod ?
Bien sûr. On a une très belle tournée devant nous. On a pas mal de festivals. On a eu la chance de jouer au Trianon à Paris avec eux. On s’entend très que ce soit avec eux et avec notre label At(h)ome. Ce sont deux entités qui se connaissent très bien et en qui on a confiance.

Avec Merzhin, on touche à la fibre bretonne. Est-ce que la Bretagne est également un combat ?
La Bretagne, oui… C’est un autre combat. La plupart de mes amis sont bretons. Beaucoup m’ont raconté l’histoire de la Bretagne qui a été mise sous cloche par la France. Evidemment, la Bretagne reste pour nous une terre où on est fier de vivre.

Tu te sens bretons avant d’être français ?
Je me sens avant tout européen. Je voyage dans toute l’Europe et c’est là que j’ai fait mes plus belles rencontres. J’étais en Ukraine il y a deux ans. Ça me rend fou de voir l’état de Kiev et de voir les copains sur les réseaux sociaux qui prennent les armes.

Et dans ces voyages, tu te présentes comme Breton ou comme Français ?
Breton toujours. Il faut dire que je pars souvent avec mon meilleur ami qui m’explique bien : on ne dit pas qu’on est français, mais breton ! La Bretagne est assez connue. Aussi en Ukraine !

Le combat pour une Bretagne autonome pourrait remplacer cette éternelle lutte française ?
Je ne sais pas. Je milite avant tout contre la misère sociale. Tout le monde a droit de participer au banquet de la vie, vivre dans des conditions dignes, pouvoir faire la fête, voyager… Et de voir que des gens n’arrivent pas à finir le mois à partir du 5 du mois, ça me rend dingue avant tout.

Les membres du groupe sont bretons ?
Je suis rennais.  Notre bassiste est originaire de Saint Brieuc. Mais c’est un anglais né à Londres. Il fait partie de la grande scène punk de Saint Brieuc. Quant à Vincent, il vient du sud et du pays angevin. Et Clément est comme moi, il vient de Saint Armel et de Rennes.  On est cousin.

Et la scène rennaise bouge beaucoup ?
Oui. Même si depuis Marquis de Sade ça s’est un peu calmé. Mais si on parle de Tagada Jones aujourd’hui, c’est peut-être un des groupes français – même s’ils sont bretons ! – qui remplit facilement des salles. A Rennes la relève est là avec Les 3 Fromages. Mais pas mal de groupes ont été des stars éphémères. Je suis surpris de l’absence de longévité des artistes. On est consommé comme un vulgaire produit.

C’est un handicape de rester sur Rennes pour durer ?
Je ne pense pas. La preuve pour Tagada et plein de groupes bretons qui sont resté vivre au pays. Je ne vois pas ce que ça t’apporte d’aller sur Paris. Tout le travail se fait en studio puis on part en tournées. Je vois par exemple Yelle qui habite Saint Brieuc, elle n’a pas besoin de vivre à Paris pour connaître une carrière internationale. Tout se passe bien pour elle !

Écrire en français vient naturellement pour un groupe de punk rock ?
Je ne comprends pas qu’on chante en anglais aujourd’hui. Je veux être compris dans mon pays. L’anglais en France, c’est toujours pas ça.

Et chanter en français en Europe ?
Je n’ai jamais tourné en Europe. A chaque fois que j’ai passé la frontière, c’est pour des raisons personnelles. Et le jour où ça arrivera, j’adapterai mon discours entre chaque morceau. Je parle un peu espagnol, très bien l’anglais, je ferai un effort.

Il y a une vraie scène punk en Europe. Il ne serait pas étonnant de vous voir.
Exact, d’autant que mes copains de Tagada ont facilement tendance à jouer en Allemagne. Au début de mois, j’étais dans le Pays Basque espagnol : le nombre de punks qu’on voit là-bas ! On voit qu’ils sont engagés, c’est pas une simple mode.

Et le discours entre chaque morceau en Bretagne s’adapte aussi à la langue locale ?
Pas encore, mais je glisse des mots en breton. J’ai demandé à mon pote militant comment dire « allez » par exemple. Je dis « war raok » (en avant !). On reprend « La bière » des Garçons Bouchers, on fait alors crier à la foule un gros yec’hed mat ! (rire) Voilà. J’ai souvent tendance à dire demat aussi.

Est-ce une vraie évolution de placer des mots en breton ?
Oui, c’est vrai. Je suis surpris même. Des groupes qui se voulaient breton comme Matmatah n’ont jamais vraiment scandé des expressions bretonnes. Ils se sont inspirés de la musique avec des Plinn ou des An Dro, des trucs comme ça. Mais jamais de petits mots. Mais on voit que les gens ont un vrai amour pour la Bretagne.

Et pour le punk rock !
Oui, on sent bien que dans les Côtes d’Armor, c’est pas négligeable. Il y a le label Mass Murderers. Et puis des groupes comme Tagada Jones, Banane Metalik… n’existeraient pas sans ce terreau local. Sans oublier les Ramoneurs de Menhir encore bien présents. On sent qu’il y a une vraie scène punk en Bretagne

Les Ramoneurs ont choisi le combat breton justement.
Complétement. C’est marrant qu’on parle de ça. Je suis retombé il y a quelques jours sur leur passage au Hellfest en 2017 avec un bagad de près de 100 personnes. C’est incroyable de se ramener sur cette scène avec des sonneurs ! Il fallait avoir des couilles. Et ça a marché !

Vous avez joué au Hellfest ?
Non pas encore. On aimerait bien.

Clisson est en Bretagne ?
Moi j’écoute ce que dit mon pote : 44 = Breizh ! Il m’explique le pourquoi du comment. Je me rends compte qu’à l’école on nous apprend pas l’histoire de la Bretagne. Je l’apprends à droite à gauche. Là je viens de tomber amoureux d’un bar à Rennes qui s’appelle le Mod Koz où on parle breton et gallo. Je me rends compte que mon père parlait gallo et je ne le savais même pas ! On me traitait de plouc parce que j’avais un petit accent. Et en fait, non, j’avais juste des expressions gallo. A 35 piges j’apprends d’où je viens. J’ai pris des cours de breton pendant un an. J’ai bien galéré. C’est là que j’ai appris nos pays. Et quand je vois que mes efforts sont importants dans les yeux de mes copains, ça doit l’être pour moi aussi.

Et c’est un plus dans ta vie ?
Oui, et les expressions de mes grands-parents que j’emploie me font redresser la tête : C’est pas qu’on parle comme des paysans, sans que ça soit péjoratif, mais on parle la langue de notre pays. C’est aussi bête que ça.

L’écriture de tes chansons s’en trouve changées ?
Pas encore. « Machine de guerre » est sorti il y plus d’un an. Je pense que sur le prochain disque ça sera le cas. De tout façon, il y a toujours des références cachées à la Bretagne dans mes textes comme sur « Eva » le dernier morceau de l’album. Et puis je parle énormément de Rennes.

Tu es breton et européen. Ou se place la France pour toi ?
Bonne question. Sur un plan politique c’est sûr, la France a beaucoup d’importance pour moi. Mais, pour avoir été un peu partout en France, les corses sont corses avant d’être français. Les basques, les lorrains, c’est pareil. Etc. Voilà. La France est un territoire qu’on nous a plus ou moins imposé. Masi je n’ai pas envie – non plus – qu’on perde cette fraternité qu’on a vécu ensemble. Je n’ai pas envie que ce territoire se déchire avec l’extrême droite.

*kemar est accusé d’agression sexuelle. No one is Innocent a reporté ses concerts.

Propos recueillis par Hervé DEVALLAN
Darcy « Machine de guerre » chez At(h)ome

A lire aussi, l’interview de Niko de Tagada Jones et celle de Matmatah

Darcy sur scène :
MAI 2022
14/05/22 : Festival des Vieux Carbus – Rieulay (59)
19/05/22 : Le Gouvy – Freyming-Merlebach (57)
21/05/22 : Théâtre de Verdure de Ribou – Cholet (49)
27/05/22 : L’Arsenal Rock Festival – Beautor (02)
JUIN 2022
11/06/22 : Salle Noel Mesples – Grazac (31)
JUILLET 2022
02/07/22 : Festival Ardenn’Rock – Signy L’Abbaye (08)
23/07/22 : Falk’n’Fest – Tremont-sur-Saulx (55)
AOÛT 2022
12/08/22 : Festival Dirt n’Dust – Schwenheim (67)
27/08/22 : Festival Time for rock – Prinquiau (44)
OCTOBRE 2022
22/10/22 : Rock en Maine – Aigrefeuille sur Maine (44)

0 Commentaires

Laisser un commentaire

Articles similaires

Autres articles de la catégorie L'invité