Le « 20 francs Pêcheur » est un billet de banque créé en 1942. Première fois que la Bretagne fut choisie pour thème. Cette coupure appartient à la série « Métiers et régions » qui en comptera cinq. Voici son histoire.
La Banque de France est créée le 18 janvier 1800 par un groupe de banquiers sur l’instigation du Premier Consul, Napoléon Bonaparte. Société privée mais « banque publique », elle a pour mission d’émettre des contremarques payables à vue et au porteur. Trois ans plus tard, le privilège d’émission pour Paris lui est accordé : c’est un pas vers la création du premier billet, le 1.000 francs Germinal. Après la crise financière de 1805, ses statuts sont modifiés : la Banque de France est désormais dirigée par un Gouverneur et deux sous-Gouverneurs nommés par le chef de l’État.
Un peu d’histoire introductive
Année 1890. Le billet monochrome disparait, élagué par une technique d’impression qui désormais autorise deux couleurs, dont résultent les célèbres « bleu et rose » de 50, 100, 500 et 1.000 francs. Au début du XXe siècle, la Banque de France collabore avec l’artiste François Flameng sur une illustration polychrome, celle du 1.000 francs Flameng aujourd’hui très recherché par les collectionneurs. La thématique illustrative d’ordinaire mythologique s’élargit à des figures historiques. Le 100 francs Merson type 1906 est considéré comme la première vignette «couleurs » mise en circulation.
Année 1938 La plupart des « bleu et rose » ont disparu. La Banque de France décide d’émettre le 5.000 francs Flameng : créé au début du siècle, juste après l’armistice de 1918, cette impression polychrome tranche par son design exceptionnellement riche ; elle fera suite au 5.000 francs rouge datant de 1846, et sera remplacé fin 1945 par le somptueux 5.000 francs Union française faisant référence aux colonies : une jeune femme de face symbolise la Métropole, elle est entourée d’un Soudanais, d’un Annamite et d’un Berbère tournés vers la gauche au-dessous de quatre drapeaux tricolores.
1939 à 1945. Il ne fut simple pour aucune administration française de garder son indépendance pendant la Seconde Guerre mondiale, surtout durant les quatre années d’Occupation ; pour autant, la Banque de France réussira à conserver une certaine autonomie, allant jusqu’à imprimer et émettre des billets nourris d’une indéniable fibre nationale ; c’est le cas d’une série consacrée au travail et à la famille, dont trois valeurs sur cinq seront mises en circulation entre 1942 et 1943. Il s’agit d’un berger devant ses montagnes : 5 francs – d’un mineur encadré par deux statues d’ouvriers : 10 francs – et du principal sujet de cet article : le 20 Francs Pêcheur dédié à la Bretagne.
Des pommes sans poire ni scoubidou
Notre pêcheur est imprimé sur un petit format de 130 x 80 mm relatif aux restrictions des matières premières durant la guerre. Il porte un ciré rouge rehaussé d’un suroît. Ses bras veineux sont gréés de muscles comme un chalutier de cordages, et il retient de toutes ses forces une haussière d’amarrage. Au second plan, deux autres marins sur un bateau plus petit remontent un filet sur fond de paysage concarnois. Plus loin, une église se profile. La valeur apparaît en lettres cramoisies, elle est encadrée des chiffres correspondants à chaque angle. Le verso illustre trois jeunes bretonnes portant une coiffe avec dans les bras deux paniers de fruits et légumes locaux : citrouille… tomates… artichauts… oignons… et pommes. A droite, le Calvaire de Penmarch avec derrière la chapelle Notre Dame de la Joie que les marins venaient remercier de les avoir sauvés des tempêtes. Notons l’avertissement juridique propre aux faux monnayeurs : Le contrefacteur sera puni des travaux forcés à perpétuité.
Amédée… Trois jeunes femmes… Et la duchesse Anne…
Œuvre du dessinateur Lucien Jonas – qui a mentionné l’identité de son modèle dans une esquisse au fusain datée de janvier 1941 : il s’agit d’un véritable pêcheur breton prénommé Amédée – ce billet est gravé par Camille Beltrand et Clément ; il fut imprimé du 12 février 1942 au 9 février 1950, mis en circulation le 17 décembre 1942, puis retiré progressivement le 15 novembre 1950 pour cesser d’avoir cours légal à compter du 1er janvier 1963. Ce furent au total 617.500.000 exemplaires imprimés qui passèrent du fond des poches aux portefeuilles. Une pièce de 20 francs le remplaça et il fallut attendre 1981 pour voir apparaître une nouvelle coupure d’équivalence monétaire, le 20 francs Debussy.
Outre cette avalanche de chiffres et de dates, arrêtons-nous sur le profil d’Anne de Bretagne couronnée sur le filagramme ; une première (et à ce jour une dernière) que la duchesse soit mise à l’honneur par la banque de France. Son portrait fut toutefois pressenti pour le remplacement du 500 francs Pascal au bénéfice du 500 francs Renaissance Type 1986 dont les illustrations recto & verso figuraient un double portrait inversé dans les tons mordorés. Hélas ! Ce choix ne fut pas retenu. La Monnaie de Paris l’a déclassée pour les collectionneurs ; chaque billet est aujourd’hui évalué à plus de 10.000 euros.
Anecdote et coïncidence
Le quotidien régional L’Ouest-Éclair – fondé à la fin du XIXe siècle par les Bretons Félix Trochu et Emmanuel Desgrées du Loû (son succès lui permit de rayonner jusque 1944 sur tout l’ouest de la France : Bretagne, Normandie, Anjou, Maine et Poitou ; avec la caractéristique de multiplier les éditions locales dont Ouest-France s’inspirera plus tard – L’ouest-Éclair, donc, titrait le 18 décembre 1942 : « La Bretagne à l’honneur sur le nouveau billet de 20 francs », insistant dans son article sur la fabrication du filagramme, et prenant acte de la loi relative à la pêche fluviale du 15 avril 1829 ; cette dernière stipulait que tout pêcheur délictueux devrait s’acquitter d’une amende minimale de 20 francs (coïncidence ?) : « Tout individu qui se livrera à la pêche sur les fleuves et rivières navigables ou flottables, canaux, ruisseaux ou cours d’eau quelconques, sans la permission de celui à qui le droit de pêche appartient, sera condamné à une amende de 20 francs au moins (…) ».
Pour les collectionneurs, la plus belle pièce est toujours celle qui leur manque. Il y a désormais chez les billettistes l’histoire d’un pêcheur breton les aidant à bâtir une collection. Il est fort à parier que tous nous en ficheront leur billet !
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Novembre 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
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