Dans son nouveau roman, Les Ennemis de la vie ordinaire, Héléna Marienské traite de l’addiction sous un angle moins caricatural que celle aux drogues illicites. Il est question de poker, de sport, de sexe, de shopping, toutes ces dépendances travesties en élégance sociale qui sont néanmoins la porte ouverte à des excès maladifs et destructeurs. Forte d’un humour décapant, la romancière surmonte les tabous. Nous l’avons rencontrée devant une limonade, dans un espace non fumeur.
Jérôme Enez-Vriad : Comment vous est venue l’idée d’un roman sur les addictions ?
Héléna Marienské : J’ai traversé une période de grande panne littéraire durant laquelle il fut impossible d’écrire une seule ligne publiable. M’est alors apparu qu’il était préférable de prendre un recul ponctuel lorsque les idées fuyaient. Ainsi, ai-je laissé mes manuscrits au bénéfice de quelques parties de poker en ligne. On s’inscrit, on joue, on gagne. Idem le lendemain avec, non plus trois parties, mais dix. Les jours suivants, j’ai passé l’essentiel de mon temps à jouer. D’abord gratuitement. Puis avec de l’argent. Vinrent ensuite les casinos et les parties privées. J’étais increvable jusqu’à ce que mon mari me demande de lui expliquer le trou sur notre compte commun.
Que lui avez-vos répondu ?
HM : « C’est tout à fait normal, mon chéri, j’apprends à jouer au poker. Je débute mais dans quelques mois je gagnerai beaucoup. » J’étais dans un déni total jusqu’à ce que la vérité s’impose à travers un sujet de livre. Ainsi sont nés Les Ennemis de la vie ordinaire.
Pourquoi avoir choisi la thérapie de groupe comme fil conducteur ?
HM : Parce que cela permettait d’élargir la dynamique. La mise en scène d’un groupe justifie l’évolution de plusieurs forces. Le propos était de faire cohabiter des individus d’origines et conditions différentes, car l’addiction est une maladie qui touche toutes les couches sociales.
De là à réunir une junkie échappée de la DDASS, un professeur de Lettres ivre de sexe, un banquier accro au sport et une comptable shopping-addicte…
HM : C’était la promesse de rencontres savoureuses autour d’une thérapeute en échec, elle-même dépassée par les événements au point de plonger à son tour dans l’addiction. Il était intéressant de relativiser l’histoire par une satire. La rencontre de ces loosers magnifiques les mène à découvrir l’entraide, l’amitié, l’amour… qui leur font tant défaut. Les solitaires deviennent solidaires : c’est le cœur du livre.
Quelle utilisation faites-vous de l’humour ?
HM : “Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer.”, fait dire Beaumarchais à Figaro… Sur un sujet grave, j’ai résolument choisi le ton de la comédie. En fait, je ne me demande pas si l’humour crédibilise mes personnages ou, à l’inverse, les rend invraisemblables. Par l’ironie et la plaisanterie, j’essaie seulement qu’ils s’en sortent au mieux. (Héléna Marienské me regarde fixement.)Vous êtes Breton, n’est-ce pas ? (Je confirme) Je vais vous faire une confidence. Enfant, j’aimais beaucoup Astérix et Obélix. L’insoumission de leur village face aux Romains me fascinait. J’adore la Bretagne parce que, dans mon esprit, c’est la patrie des irréductibles. Les Bretons sont au bout du bout de l’Europe, loin de tout, et je les perçois comme libres, vivant dans leurs traditions et leur fierté. Et bien, tous les héros de mes romans sont des insoumis, des irréductibles.
Ils pourraient donc tous être Bretons ?
HM : En tout cas, ils doivent avoir du sang breton… mais sans peur que le ciel leur tombe sur la tête !
Je vous ai posé la question de l’humour parce que le personnage de curé cocaïnomane snifant le budget de rénovation de son église est complètement burlesque…
HM : Jean-Charles est la star du groupe. Tout en lui est comique. Sosie presque parfait du Pape François, il sniffe 250.000 € alloués par les Monuments Historique, c’est fou, je vous l’accorde, mais il a des excuses… Et puis, grâce à la cocaïne, ses homélies sont très inspirées…
Vous traitez de l’alcoolisme, du sport, des jeux d’argent, de la cocaïne, du shopping, du sexe, mais rien sur les nouvelles addictions que sont les réseaux sociaux et les jeux vidéo…
HM : Faire coexister autant de personnages à travers les sept addictions retenues et les rendre aisément identifiables par le lecteur, était une gageure, il a donc fallu faire des choix. Mais vous avez raison, j’avais beaucoup réfléchi à un adolescent accro aux jeux vidéo qui aurait « décroché » du système scolaire. Le faire évoluer dans un monde parallèle aurait pu enrichir le roman, mais écrire c’est parfois renoncer à des personnages au bénéfice de la cohérence.
Les drogues les plus redoutables ne sont-elles pas celles auxquelles ont accède facilement, c’est à dire l’alcool et la cigarette ?
HM : Ou celles gratuites, comme le sport, synonyme d’une bonne santé, d’un corps sain et harmonieux. Le sport renvoie aussi aux vertus de l’effort et du dépassement de soi si chers dans la société actuelle. Le problème de ceux qui en dépendent est un véritable conditionnement. Leur corps est tributaire d’endorphines secrétées pendant l’exercice physique, mais ils sont dans un déni total. Dans mon livre, Pablo pratique le marathon ; qu’il bousille son corps lui importe peu et, même amputé, il continue à courir pour les Paralympiques !
Parmi ces temps troublés, l’addiction la plus dangereuse n’est-elle pas celle à Dieu ?
HM : Ce que vous appelez addiction, je l’appelle fanatisme. C’est effectivement très dangereux, pas uniquement pour l’individu qui y perd sa raison, mais aussi pour ceux auxquels il s’en prend.
Le fanatisme peut donc être une addiction.
HM : Le fanatisme est une addiction.
Vous dénoncez aussi les poly-addictions, comme celle du poker qui rime souvent avec cocaïne et tabac…
HM : Tous les dépendants sont en général poly-addicts. C’est d’ailleurs l’idée première du livre : ils vont le devenir au contact les uns des autres. J’ai un peu connu cela avec le poker. Quand je joue, j’adore boire du whisky et fumer cigarette sur cigarette. Ce sont des moments de bonheur absolu. Je devrais rougir d’une telle confidence. Mais non.
Toutes les addictions sont-elles malsaines ou/et immorales ?
HM : L’addiction est une auto-thérapie. Tout en étant au bord des gouffres, on s’attache à une substance ou à un comportement pour anesthésier l’insupportable. Ce paradoxe m’a servi à construire le roman.
Le romancier s’identifie toujours à un de ses personnages. Lequel est-ce pour vous ?
HM : Qu’il soit odieux ou sympathique, on ne peut construire un personnage qu’avec empathie, c’est le côté jubilatoire de l’écriture. Comme Protée, je suis tous mes personnages à la fois. Je les mets en situation d’improviser : Allez-y, étonnez-moi ! Sans savoir où cela conduira.
Vous terminez est laissant entendre que l’amour est aussi une forme d’addiction…
HM : Oui, car l’amour fait souffrir par le manque, l’angoisse de la perte, la peur de l’abandon, et ce sont les symptômes caractéristiques de l’addiction. Mais il procure aussi des extases plus puissantes que toutes les drogues réunies, voilà pourquoi l’histoire se termine sur des amours heureuses, ce qui est plutôt rare dans le roman contemporain.
Si vous aviez le dernier mot, Héléna Marienské.
HM : Ce livre est une comédie qui parle de la douleur. Au début, les addicts sont englués dans leur mal-être. A la fin du roman, ils ont rebondi, ont ressuscité. Alors, vive la comédie qui guérit tout : rions ensemble !

Propos recueillis par Jérôme Enez-Vriad le 22 septembre 2015
© Bretagne Actuelle & Jérôme E.-V.
Héléna Marienské
Les ennemis de la vie ordinaire
Editions Flammarion
320 pages – 19 €











