Elle fut la Bretonne la plus célèbre des Années Folles. On lui attribue l’origine de la chanson « réaliste » qui en fit une chanteuse adulée. Voici l’histoire de Marguerite Boulc’h, dite Fréhel.

Ils sont nombreux à revendiquer son héritage. De Serge Gainsbourg à Jacques Higelin… De Régine à Renaud… De Charles Trenet à Etienne Daho et Daniel Darc… Fréhel a véritablement marqué une époque. La sienne. Son enterrement témoigna de l’admiration d’un public fidèle, lorsqu’une immense foule accompagna sa sépulture vers le cimetière de Pantin. Cette femme brutale, parfois même vulgaire dans ses emportements de rue, muait en un oiseau chanteur lorsqu’elle montait sur scène. C’était sa force. Tout donner pour son art, au point d’avoir créé une forme d’expression qui avant elle n’existait pas : la « chanson réaliste mélodramatique » dont le répertoire dépeint la vie quotidienne dans les quartiers populaires de la capitale.

La môme Pervenche

Bien qu’elle fut d’origine Bretonne – Boulc’h est un patronyme costarmoricain et morbihannais désignant « celui avec un bec de lièvre » – Fréhel naquit dans le XVIIe arrondissement de Paris le 13 juillet 1891. A la naissance de leur fille, ses parents sont domiciliés au n°109 du boulevard Bessières – et non au n°2 comme il est couramment indiqué dans les différentes biographiques de l’artiste. La petite Marguerite née donc sur l’un des célèbres boulevards des Maréchaux qui forment la ceinture extérieure de Paris au début du siècle dernier. Le domicile se situe à proximité de la porte de Clichy. Ce quartier populaire des Épinettes est, avec Montparnasse, celui où s’installent les Bretons qui migrent vers la capitale au tournant des XIXe et XXe siècles. A ce titre, celle qui bientôt s’appellera Fréhel devient le symbole de la première génération de Bretons nés à Paris, les fameux « Bretons de Paris ».

Enfance difficile… Père violent… Mère absente… Elle sera violée à multiples reprises avant de rencontrer un jeun comédien âgé de seize ans, Robert Hollard alias Roberty. Le couple se marie peu après, mais la vie est loin d’être un long fleuve tranquille. Marguerite perd son enfant et Robert est pour le moins volage. Le divorce sera prononcé trois en plus tard. Entre temps, la jeune femme est devenue vendeuse de « rénovateurs faciaux » (ancien nom des crèmes de soins et fonds de teint)  pour un pharmacien de la rue d’Aboukir. Son travail consiste à faire du porte à porte dans les beaux quartiers de la capitale. C’est ainsi, presque par hasard, qu’elle rencontre la Belle Otéro, courtisane flamboyante et artiste adulée par l’aristocratie. Caroline Otéro admire la voix, l’audace et la liberté de Margueritte ; elle la chaperonne discrètement afin qu’elle fasse ses premiers pas dans le rude univers du music-hall.

La java bleue

Une chanson, Mam’zelle Pervenche, créée par Paul Dalbret, célèbre auteur-compositeur de l’époque, lui donne son nom d’artiste suivi d’un premier contrat à l’Univers, établissement chic installé sur l’avenue de Wagram, non loin des Champs-Élysées ; elle y chante sous le nom de Pervenche Fréhel avant de réduire son pseudonyme au simple patronyme puis d’entretenir une courte relation avec un certain Maurice Chevalier. Son amant la quitte toutefois très vite au bénéfice d’une autre chanteuse fort célèbre et plus utile à sa carrière, Mistinguett dont il devient le gigolo de treize ans son cadet. Margueritte ne s’en remettra pas. Elle commence à boire et à consommer une nouvelle drogue très en vogue : la cocaïne. Rongée par l’alcool et la poudre, celle que l’on reconnaît désormais dans la rue répond à l’appel de la grande-duchesse Anastasia qui souhaite l’entendre chanter.

Fréhel part en Russie, voit du paysage et y prend goût, ainsi qu’à l’inconduite dont les découvertes sont faites. Elle atteint Vienne lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale et poursuit son voyage dans les bas-fonds de Constantinople où elle sera prise en charge par l’ambassade de France avant d’être rapatriée à Paris dans un état comateux. Nous sommes en 1920. Début des Année Folles. La chanteuse renaît alors de ses cendres sans pour autant réduire sa consommation délétère. Les excès l’ont métamorphosée, elle est devenue obèse, mais le public reste fidèle. Après le music-hall, place aux studios des maisons de disques ; puis, son physique hors-norme : grande, massive et roborative dans ses débordements, lui ouvre également les portes du cinéma au début des années 1930. Parmi ses rôles les plus marquants, notons celui de Tania dans Pépé le Moko (1937 – Julien Duvivier) avec Jean Gabin à ses côtés. Deux ans plus tard, elle interprètera son plus grand succès, La Java bleue, dans le film éponyme de Claude Orval.

Cap de mauvaise espérance

Pendant la guerre, Fréhel continue de chanter, notamment à l’ABC, célèbre music-hall du boulevard Poissonnière. Ses déboires financiers la contraignent à une tournée allemande dont l’organisation relève de la Kraft durch Freude (la force par la joie) en faveur des prisonniers de Stalag et des ouvriers du STO ; la chanteuse Lys Gauty et le chansonnier Raymond Soupleix y participent, tenus eux aussi par la nécessité. Nous sommes cette fois en 1942. Les années défilent. Fréhel est usée. Malade. Ses addictions sont devenues chroniques. L’alcool à forte dose se substitue à la cocaïne difficile à trouver pendant l’Occupation. D’autres gouailleuses reprennent le flambeau de la chanson réaliste, au premier rang desquelles Édith Piaf. Après un dernier tour de chant salle des Escarpes en 1950, elle meurt seule le 3 février 1951 dans un hôtel de passe au 45 de la rue Pigalle. Le choix d’un cap breton comme pseudonyme fut peut-être de bonne aventure, mais hélas ! guère de bonne espérance.

Symbole (avec la grande Damia) de la chanteuse réaliste d’Entre-Deux guerres, Fréhel n’eut pas la vie facile nonobstant son immense succès. En témoigne cette anecdote lorsqu’un après-midi de 1948, une passante tombe en arrêt devant elle affaissée au pied d’un arbre et probablement saoule. Un car de police s’arrêt pour embarquer la pocharde. Qu’à cela ne tienne. Elle fait face à la maréchaussée. « Fermez vos gueules, j’ouvre la mienne. Je suis Fréhel, oui Fréhel, la chanteuse. » Les agents refusent de la reconnaître. La passante va les trouver. « Vous ne pouvez pas embarquer la grande Fréhel. Vous n’avez pas le droit. Pas elle. Pas comme ça. » La police hésite le temps que cette femme glisse à l’oreille de la malheureuse : « Chantez, Madame, je vous en supplie, chantez… » Alors ! Les mains sur les hanches, les jambes écartées, dessoûlée comme par enchantement, Fréhel entame La Java bleue avec autant de force et de fougue qu’à l’époque de sa superbe. Les badauds se pressent autour de leur ancienne idole, stupéfaits d’être témoins d’une authentique résurrection. « Comme c’est triste de finir ainsi ! », murmure le brigadier avant de rappeler ses hommes. Et le panier à salade de repartir à vide… Jusqu’à la fois prochaine.

Jérôme Enez-Vriad
© Juin 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing

Principales Sources :

Fréhel, de Nicole et Alain Lacombe, éditions Belfond // Fréhel, la flamme sombre, de Martin Peullier, éditions Librinova // Fréhel (roman graphique) de Johann G. Louis,  éditions Nada // Marguerite Boulc’h dite Fréhel (1891-1951) – Telle qu’elle est… en podcast sur Radio France.

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