Rivé à son « atelier des instants », François de Cornière nous invite à partager poétiquement ces moments si ordinaires – mais si précieux – de la vie quotidienne. Parlant de lui, c’est aussi de nous qu’il parle. Le titre de son dernier livre est, à cet égard, bien évocateur : « Ces traces de nous ».

Avec François de Cornière, il ne faut pas s’attendre à de grandes envolées. Ce qui lui importe, c’est de « garder un invisible poids/dans des mots assez légers ». Lui que nous avons connu Nageur du petite matin (Le Castor Astral, 2015) sur la côte du pays de Guérande, ne rechigne toujours pas à se lancer, par tous les temps, dans la grande bleue. Il nous le raconte encore aujourd’hui : « La ligne d’horizon la mer/l’île posée juste dessus/moi nageant vers midi ». Avec sa compagne – car le nageur n’est pas toujours solitaire – il s’accorde de petits défis communs comme, par exemple, « aller jusqu’aux bouées blanches là-bas ». Pour un homme de 75 ans, ce n’est jamais négligeable de continuer à tester ce monde où il s’ébroue avec bonheur.

Ce monde, il nous le raconte à travers les petits riens de la vie. Casser des noix, par exemple, poser sur platine un disque de Nougaro ou de Stephan Eicher, s’interroger sur un panneau de permis de construire, passer une soirée à la pizzeria… Il lui arrive même de faire un poème sur l’élastique jaune qui retient la chevelure de sa compagne. « Quand elle plonge dans les premières jaunes/il est éclatant//Quand elle l’enlève/il libère tout le reste de l’histoire//Et je ne sais vraiment pas par quel bout/se termine mon poème ».

« C’est toi qui a les clés ? »

Ainsi va François de Cornière avec ses « mots minuscules ». Ils lui « parlent d’une histoire personnelle/qui s’achève peut-être avec celle des autres ». Ces mots sont ceux qui scandent nos heures. Comme ne pas les reconnaître ? Qui d’entre nous n’a pas, un jour, lancé à la cantonade : « Je regarde si je n’ai rien oublié », « j’ai senti une goutte », « on a perdu une heure », « l’hiver s’est bien passé ? », « j’ai gardé ta polaire », « c’est toi qui a les clés ? », « on ne peut jamais savoir » … Le miracle, c’est d’en faire des poèmes. Mais cet inventaire « à la Prévert » (ou à la Philippe Delerm) va bien – on s’en doute – au-delà de ce prosaïsme lexical.

Dans ces poèmes qui ne cherchent pas à être des poèmes, pointe une forme de nostalgie, de chagrin enfoui, voire d’inquiétude que le poète exprime par ces mots : « Je ne guéris pas ma vie par la poésie ». Il fait même cet aveu : « C’est vrai je vis à l’écart/et l’écart a tendance à se creuser/de plus en plus pour moi ». Alors François de Cornière s’arc-boute, comme il le dit à cet atelier des instants « qui tiennent à pas grand-chose/mais qui me parlent encore//puisque c’est la vie ». Un lecteur avisé ne lui avait-il pas écrit ces quelques mots qu’il publie aujourd’hui dans son livre. « En fin de compte elles sont un peu compliquées/les choses simples que tu écris ». Car, effectivement, de Cornière a cet art consommé de magnifier la vie et  l’instant présent tout en nous révélant leurs abysses cachés.

Pierre TANGUY.

Ces traces de nous, François de Cornière, Le Castor Astral, 160 pages, 15 euros.
A signaler la parution simultanée de son anthologie personnelle Un peu de nos vies (éditions Points Poésie)

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