François Cheng a choisi la Bretagne pour un livre en forme de testament. L’écrivain et poète d’origine chinoise (95 ans), académicien, a été « saisi » lors d’un séjour au cap de la Chèvre à la pointe de la presqu’île de Crozon. Il nous parle du Cosmos, de la Vie et de la Mort. Un petit livre qui résume bien l’itinéraire d’une existence féconde, ouverte sur le monde et sur les autres.
« Une nuit au cap de la Chèvre ». Ce pourrait être le titre d’un polar. Mais le titre de ce livre, nimbé de mystère, nous renvoie à une expérience personnelle qui a profondément marqué François Cheng. Le voici, grâce à une amie qui possède une petite maison sur ce bout de rivage finistérien (et qui la lui confie), plongé dans une nature puissante et envoûtante. Il y a d’abord le fracas répété des vagues qui, après l’avoir envahi voire obsédé, lui révèle « l’ampleur cosmique du phénomène », suscitant progressivement chez lui « une sensation de bercement quasi enivrante ». Puis, levant la tête vers le ciel étoilé, il voit « le cosmos dans son étalement au sein de l’espace ».
Ce contact avec une nature brute et enveloppante suscite de sa part toute une méditation mi-poétique mi-philosophique sur la place de l’homme dans l’univers, sur ce qu’il appelle aussi « le don de la vie » » qui nous pousse « vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement et de sublimes dépassements ». François Cheng reprend ici, en les épurant, des considérations qui furent au cœur de son livre à succès intitulé Cinq méditations sur la mort et donc sur la vie (Albin Michel 2013, Livre de poche 2015 et 2019).
On retrouve aussi, dans ce livre, ces liens subtils qu’il établit entre le taoïsme (le courant spirituel dont il est issu) et le christianisme. « Celui qui cède à l’amour en se donnant au monde, à lui sera confié le monde » est cette prédiction du Tao qu’il cite dans son livre, rappelant le message « d’amour radical » exprimé de son côté par le christianisme. C’est d’ailleurs sur ces bases poético-spirituelles qu’un échange fécond a pu s’engager, dès la fin des années 1990, entre François Cheng et le moine-poète Gilles Baudry de l’abbaye de Landévennec, implantée à quelques encablures du cap de la Chèvre. C’est la poésie qui a beaucoup réuni les deux hommes. François Cheng, qui dit « venir d’un pays héritier d’une poésie ininterrompue depuis trois mille ans », raconte, dans son livre, son approche de la poésie occidentale par le mythe d’Orphée. « Par son chant qui s’apparente à la prière reliant les vivants et les morts, il est en constant rapport avec la transcendance qui anime les être par le Souffle vital ».
Puis vient le moment de quitter ce cap de la Chèvre où il a fait un court et fructueux séjour. « Le hasard du destin, écrit François Cheng, m’a déposé sur ce rivage de la terre d’Extrême-Occident, là où finit le continent eurasiatique, en Finis-Terre ». Comme si la boucle était bouclée, lui venu un jour d’Extrême-Orient.
Pierre TANGUY.
Une nuit au cap de la Chèvre, François Cheng, Albin Michel, 2025, 74 pages, 12,90 euros.











