Le TNB en copro avec le festival de Cornouaille nous a donné du beau, du grand ce jeudi 24 juin 2021. De quel pays est-on ? Parfois on ne se pose plus la question.

Du pays des musiques de Yann-Fañch. Il est parti très tôt, trop tôt balayé, chacun le sait et le déplore, si loin de Sainte-Tréfine, si loin de nous, mais il est là.

Ce soir de jauge à bloc, dans le rrrresspet des gggestes barrés, il est là Yann-Fañch du centre du monde des musiques du pays. Il les a recueillies, cueillies, écoutées, magnéto posé sur la toile cirée. Il a pris la dictée sur ses cahiers. Il a écrit les mots, senti les sens, décalé les traductions, Yann-Fañch est un perfectionniste qui a cherché à ses racines antiques le chant d’Armorique. Le chanteur est du pays des misères noires. De la Bretagne rouge qui se serre à la messe. Des femmes en noir qui causent sec et brûlent des cierges. Il est du pays sombre où la parelle et la digitale signent des terres sans terre, des ajoncs qui piquent le sang et de l’Ankou que chaque enfant de Sainte-Tréfine sent dans son sang en descendant dans le tombeau du saint alors qu’il sait à peine marcher.

Le spectacle de la Bretagne de Yann-Fañch est celui qu’on voudrait plus souvent. Pur. Épuré. Vidé donc plein. Pourquoi ne retourne-t-on pas davantage à l’épicentre de soi ?

Sainte-Tréfine est le centre du monde de Yann-Fañch Kemener.

Passons sur le fait que pour ma mère c’est Laniscat. À deux enjambées. Mon cousin de Gouelzic en Laniscat allait je crois à la communale de Sainte-Tréfine. C’était donc plus près, à pied, par les ornières et les douves, la boue des prés à traverser et les rigoles qu’il faut, l’hiver, l’automne et le printemps franchir en tremblant car elles sont des fleuves. Pays inondé de Yann-Fañch.

Ou sec en haut des landes.

Inondé de sons. Jamais sec en sens ni en entre-sens !

Yann-Fañch est si beau quand il chante avec les voix d’Anne Auffret et d’Annie Ebrel, d‘Erik Marchand, immuable et si bel Indien d’ici, voix impeccable, port de fierté et danse immobile sauf au balancier de son bras sous lequel on verrait presque un penn-baz. Ah le talon d’Annie qui cherche sur la scène du TNB la résonnance d’un plancher de Kergrist-Moelou ou les lames de Tréglamus. Ah les voix si hautes qui sont si graves.

Ah le vent de mer dans l’archet d’Aldo Ripoche ou les doigts d’andains blonds de Genty aux riff celtes. Ah les guitares de Le Bigot ou la bombarde de Clément Le Goff ou le treuchen-kol (pardon la clarinette) et la trompette d’Alan Letenneur. Ah l’harmonium aux notes longues de Florence Rousseau et les flûtes envolées de mouette ou de cormorans de Jean-Michel Veillon. Voilà l’orchestre. Tous l’ont fréquenté, accompagné, ont discuté des complémentaires ou de la mélodique. Tous transcendent Yann-Fañch, l’augmentent, le ressentent, le respirent, l’éternisent.

Yann-Fañch Kemener est présent.

Au TNB, ce jeudi 24 juin 2021 loin de la sombre nuit du 16 mars 2019. Annulé le 16 mars.

Présence de Yann-Fañch dans le récit d’Achille Grimaud ou quand Grall crisse dans sa voix. Du beau. Du frisson de voix et des contes à dormir debout !

Clément Le Goff est le scénographe de ce moment parfait. Lumière précise, son parfait, équilibre des formes, ni kitch, ni nostalgique. Le deuil ici est une retrouvaille, la musique sa joie.

Yann Fañch est vivant, qu’on se le dise.

La messe ne sera jamais dite. Le chant fait suite aux chants. Comme il reprenait des mots d’il y a longtemps, le raz de marée à Morlaix au neuvième, les mots du siècle à venir et des autres auront de Kemener la pulsation et les attaches.

Son pays est le chant, la danse, les espaces avec Daoulas en fond de val, riboulant de dalles bleues, ou Sulon, ou Blavet. Là que tout commence. Là que rien ne finit.

La musique a son centre, le centre a son nom, il revit et revivra avec tous les textes recueillis, les dansou, les gwerziou, l’immense champ du kan-ha-diskan. Tant que la Bretagne est à flot, tant que reste une voix pour reprendre au-delà d’Anne et Annie, longue vie aux femmes magnifiques, au-delà d’Erik, demeure donc l’éternité immuable du chant de Yann-Fañch Kemener, le bel enfant qui a vécu et survit aux enfants morts.

Le chant de Kemener touche au sacré. Et ce n’est pas que pour cette misère d’où il procède, ni de ces deuils qu’il sublime, c’est bel et bien car ce pays de Bretagne est sacré et son kan-ha-diskan un rite d’appartenance.

Réponse à la question : Yann-Fanch Kemener, Ficel, Kost-ar-c’hoat ou Pourlet, est d’un pays éternel et chanté. Chacun de nous le porte quand il parle avec les pieds, danse avec les doigts ou rit avec les mots.

Gilles CERVERA

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