L’éditeur de Nicolas Rey nous assure que Crédit illimité, son premier roman de pure fiction, est une histoire entre polar et comédie de meurs, qui plus est délicieusement immorale. Voyons ça !
L’aventure commence sur une terrasse en face de la gare de Lyon. Diégo Lambert est « interdit bancaire jusqu’à la gueule avec des kilos de dettes et d’impôts impayés. » À peine peut-il régler son café et regarder « les pauvres gens qui s’enfoncent en forniquant histoire de pondre une poussette supplémentaire. » (sic) Diego n’a pas le choix. Il doit licencier quinze salariés de l’usine paternelle s’il ne veut pas finir sur la paille. Mais rien ne va se dérouler comme prévu.
Dictature de la schizophrénie
Nicolas Rey a visiblement compris que, pour ne pas épuiser le lecteur, il est préférable de lui éviter les circonvolutions juridiques. Son narrateur, Diégo Lambert, est un comique trash, comme le Mister Bones de Seth Greeland et certains protagonistes (les fameux Michel) de Houellebecq. « J’arrive à la Défense. Je me retrouve nez à nez avec deux vigiles dans mon bureau. Avec dureté, ils m’expliquent qu’il est interdit de fumer dans tout le bâtiment. Et ma hanche ? Je fais. Il n’y a qu’en fumant du cannabis que la douleur s’estompe. Je sors le certificat médical de ce bon vieux docteur Maire. » Citons un autre passage pour se faire une juste idée du personnage. « Je me suis retrouvé seul sur ma chaise. Et là tout s’est effondré. Qui j’étais ? Moi, Diego Lambert, quarante-neuf ans, vieil adolescent attardé avec deux prothèses de hanche en céramique, sponsorisé autant que massacré par son père. Moi, Diego Lambert, alcoolique et ancien cocaïnomane sans chéquier et sans permis de conduire. »
L’auteur a construit son personnage comme si les comiques alcooliques étaient les décideurs du monde actuel. Ils boivent pour oublier qu’ils snifent. Et inversement. Ils fuient leurs responsabilités. Ce n’est jamais de leur faute puisque nous vivons sous la dictature d’une schizophrénie sociale qui veut nous faire jouir tout en nous expliquant comment se retenir pour tant de mauvaises raisons : écologiques… économiques… féministes… énergétiques… Pourquoi Diégo souhaite-t-il sauver son entreprise ? Parce que signer son nom à la pointe de l’épée est un merveilleux métier. Jouer les Zorro est plus distrayant que de jouer les Zéro ! Le chapitre XV est à ce titre fort éloquent. Comment devenir un type bien dans un monde écologico-féministe, quand son propre père est un salaud jouisseur et gaspilleur ?
Futur de la littérature
Bon ! J’arrête ici car cette chronique n’a pas davantage d’intérêt que l’histoire racontée par Nicolas Rey. En revanche ! Son style est divin. Dès les premières pages, on oublie les redondances de looser cocaïné qui ne font plus rêver personne, pas même Saint-Germain-des-Prés. Diégo Lambert s’auto-crucifie pour mieux ressusciter. Arrive un moment où l’on comprend sa souffrance. Nicolas Rey excelle à inventorier le mal de vivre sans en avoir l’air. Son protagoniste devient vite attachant. On l’aime. Se disant que Diégo est de tous ses personnages celui qui lui ressemble le plus. Et voyez-vous ! Quand on a compris ça, le livre gagne en envergure, on le reprend du début avec le plaisir d’une découverte inégalée. Il faut lire Crédit Illimité. C’est intelligent… Vif… Drôle… Déconnecté d’une époque trop connectée… Mais surtout, ça ressemble bon an mal an (c’est à dire en compensation du pire et du meilleur) à ce que pourrait être le futur de la littérature.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Octobre 2022 – Bretagne Actuelle & J.E.-V.
Crédit illimité de Nicolas Rey aux éditions Au Diable Vauvert, 207 pages – 18,00 €











