Bretagne Actuelle a choisi quatre livres d’auteurs différents. Nous leur avons posé les mêmes questions relatives à l’actualité, avec en fil rouge l’Europe et le régionalisme. Chacun répond en fonction de ses propres valeurs relatives à sa nationalité, son parcours, sa culture et son âge. Nous commençons par la Bretonne Claire Fourier à propos de la sortie en poche de son roman Les Silences de la Guerre – Prix Bretagne 2012.
Bretagne Actuelle : Quel lien existe-t-il entre votre livre et l’actualité ?
Claire Fourier : Le lien des Silences de la guerre avec l’actualité, c’est le souci de la paix via l’Europe qu’entrevoient les personnages et dans laquelle déjà ils s’inscrivent. L’idée initiale du livre tient dans la question : quand les gens d’en haut (histrions politiques ou militaires) commandent la haine et le meurtre, les gens d’en bas (le peuple) ont-il le droit d’aimer et d’obéir au commandement du Christ : « Si tu réserves ton salut à tes frères, que fais-tu d’extraordinaire ? » J’esquisse une réponse en nouant une histoire d’estime entre un Français résistant et un officier allemand, une histoire d’amour entre cet officier et la fille du Résistant. Pendant toute guerre, il y a deux sortes de gens : les haineux qui rajoutent à la guerre et les aimants qui enlèvent à la guerre. Je mets donc en scène trois êtres qui décident, dans la vie privée, de dire non à la guerre et d’entrer dans une résistance supérieure, laquelle est une résistance à l’idée même de la guerre. Le livre traite ainsi de l’effort pour faire reculer la guerre au moins dans les esprits.
A propos de guerre, que vous inspire l’Europe actuelle ?
CF : J’appartiens à une génération née au lendemain de la seconde guerre mondiale. Nous avons baigné enfants dans les traces du conflit meurtrier, puis nous avons grandi sans connaître de guerre sur le territoire français. Comment ne pas faire le lien entre la paix et l’Europe ? Comment ne serais-je pas reconnaissante à l’Europe d’exister ? Mais nous sommes si pressés, prêts à tuer l’Europe parce qu’elle n’est pas idéale et ne résout pas illico tous les problèmes supranationaux. L’Europe est simplement une adolescente qui a poussé trop vite ; elle préoccupe ses parents qui ne baissent pas les bras et aident, comme ils peuvent, leur rejeton à devenir adulte.
Le régionalisme devrait-il y avoir une place plus importante ?
CF : Je crois au régionalisme comme défense de la région, non comme suprématie de la région. Le respect du passé est nécessaire pour assurer l’avenir, et le passé repose sur les régions, d’où L’Europe aux cent drapeaux de Yann Fouéré. J’aime dire que la région c’est la matrie, l’utérus tiède, le pays d’où l’on vient ; la patrie c’est le pays, l’horizon inquiétant vers lequel on va. On hérite de la matrie, on construit la patrie. La matrie est viscérale, la patrie est spirituelle, ai-je écrit dans mon livre. Le citoyen du monde n’existe pas, la cité étant le contraire du monde ; c’est là une notion artificielle dont nous avons aimé un moment nous gargariser. Pour avoir un feuillage vivant et sain, l’arbre a besoin de racines enfoncées dans un terroir. Nul ne peut nous priver de nos racines sans nous traumatiser. La Bretagne est mon paysage intime ; or plus mon paysage intérieur est solide, plus je suis à même de tendre vers un paysage extérieur politique que je ne sens pas, mais dont je comprends intellectuellement la nécessité. Je crois à la région comme force unificatrice et non de division, comme tremplin.
Etes-vous optimiste pour l’avenir ?
CF : Non. Plutôt d’un pessimisme qui pousse à aller de l’avant. Les sociétés ont une formidable aptitude à s’autoréguler, mais dans la durée. Elles s’autorégulent depuis des siècles. Sinon l’œcumen (la terre habitée) aurait déjà disparu. Cette aptitude m’épate et me donne malgré tout confiance en l’homme. Cela dit, la paix amollit, et peut-être nous sommes-nous amollis au cours des Trente Glorieuses, d’où bien des dommages. Je crois qu’il faut accepter que le bien et le mal coexistent, car tel est le réel. Or, au lieu de tendre vers leur fragile équilibre, nous voulons carrément évacuer le mal, nous lui tenons la tête sous l’eau de sorte qu’il resurgit avec une force redoublée là où on ne l’attendait pas. Si le dialogue, fondé sur la pensée libre, contradictoire, reste possible, le monde tiendra le choc. En politique, le dialogue a un nom : il s’appelle diplomatie. Les Silences de la guerre met en scène ce dialogue réfléchi, pondéré, sous l’angle de la vie privée, laquelle est un moteur de la vie publique.
Si vous aviez le dernier mot, Claire Fourier ?
CF : Éducation.
Propos recueillis par Jérôme Enez-Vriad – Mars 2016
© 2016 Bretagne Actuelle & J.E.-V.
Les Silences de la guerre de Claire Fourier
Prix Bretagne 2012
Prix Ville de Vannes 2012
Prix Ville de Carhaix 2012
Éd. Dialogues – 200 pages – 19,90 €
Éd. Points-Seuil – 6,50 €
A suivre les interviews de :
Jacques Richard (Belgique)
Florian Eglin (Suisse)
Claude Roulet (France)











