Ce qu’un moine breton nous dit du monde actuel HermineHermineHermineHermine

Que peut bien penser un moine du monde qui nous entoure ? Contrairement à bien des idées reçues, ce n’est pas la « clôture » qui peut l’empêcher de jeter sur ce monde un regard pertinent et acéré. Le Breton François Cassingena-Trévedy, moine bénédictin de l’abbaye de Ligugé, nous en donne la preuve.

François Cassingena-Trévedy est un moine qui n’en finit pas de surprendre. Auteur de carnets de haute volée (Etincelles, éditions Ad Solem) mêlant méditations, points des vue théologiques et poèmes en prose, il est aussi marcheur et randonneur (Cantique de l’infinistère, éditions Desclée de Brouwer), émailleur de cuivre dans l’abbaye où il vit, chef de chœur, spécialiste de Pères de l’Eglise, théologien et… amateur de motos. N’en jetez plus ! Moine aux multiples facettes, il est avant tout un homme d’ouverture, de dialogue, soucieux d’une Eglise qui tarde, selon lui, à être en prise avec son temps (il déteste les crispations identitaires catholiques).

Les chroniques qu’il a publiées entre 2014 et 2018 dans la revue Etudes sont aujourd’hui rassemblées dans un livre qui nous permet de mesurer à la fois l’étendue et la profondeur de son analyse – sans concessions – sur le monde actuel. Avec cet art consommé de nous prendre à rebrousse-poil et de battre en brèche ce qu’il est convenu d’appeler le « politiquement correct ». Tout y passe : Charlie, Daech, Macron, l’effet de serre, Houellebecq, France-Allemagne de football, la manif pour tous, la « sainte laïcité », le harcèlement, les migrants, la pédophilie dans l’Eglise… A travers toutes ses chroniques, transpire une dénonciation de l’hédonisme ambiant, du matérialisme, du pouvoir exorbitant des médias, de la faillite des politiques… Mais ce n’est pas un homme aigri qui parle. François Cassingena-Trévedy n’est jamais dans l’amertume même s’il dénonce les vices de notre temps.

Traduisant littéralement le mot « facebook », il parle de « livre des visages »

C’est ainsi qu’en amoureux des humanités classiques, un tantinet nostalgique des grandes leçons de vie distillées par les Grecs et les Romains et encore plus – on s’en doute – par Jésus-Christ, il regarde avec une certaine empathie certaines avancées technologiques contemporaines. Traduisant littéralement le mot « facebook », il parle de « livre des visages » et le « texto » pourrait devenir, selon lui, une « microchirurgie de la charité ». Quant aux « mails », il faudrait, dit-il, « que véritables viatiques de sens autant que de tendresse, ils soient aussi denses que des haïkus ». Ajoutant que « ici, comme ailleurs, la technique attend de s’épanouir en poétique ».Plus profondément, François Cassingena-Trévedy prône une forme d’insoumission face à un monde qui lui semble engagé sur de mauvais rails. Mais une insoumission en quelque sorte positive qui ne joue pas sur l’opposition mais sur une « différence » assumée. Ce qu’il appelle au fond de ses vœux, c’est un ré-enchantement du monde et que l’on arrête de se regarder le nombril en sautant comme des cabris sur l’air de « que du bonheur, que du bonheur ! ».

Dénonçant l’effet de serre (climatique), il suggère que l’on prenne, enfin, en charge un effet de serre autrement plus ravageur. Celui secrété par la culture contemporaine. « Cette serre-là anesthésie notre sensation d’un ciel, comme elle abrutit notre tentation de l’atteindre ». Ce « ciel » qu’il voudrait que ses contemporains entrevoient est celui des « saints », des « idées », de la « poésie ». Au fond, la recherche d’une transcendance permettant « les retrouvailles avec le Mystère dans sa rafraichissante étrangeté, comme par une saine insurrection de notre regard intérieur ». C’est à cette condition, estime-t-il, que l’homme grandira pour affronter le mal et la mort.

Pierre TANGUY
De l’air du temps au cœur du monde, François Cassingena-Trévedy, éditions Tallandier, 252 pages, 19,90 euros.

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