Opéras… Musique de chambre… Mélodies et symphonies en hommage à la culture et à la musique traditionnelle bretonne… Cet article est l’occasion de découvrir plusieurs compositeurs Bretons qui ont écrit des œuvres hélas ! trop souvent négligées aujourd’hui.

Les Allemands ont Brahms, Wagner et Kurt Weill… Les Autrichiens s’enorgueillissent de Mozart et Franz Schubert… Les Français ne tarissent aucun éloge face à Bizet, Debussy, Offenbach et Maurice Ravel… Les Italiens enchantent l’opéra avec Rossini, Verdi et Giacomo Puccini… Les Russes trinquent à Tchaïkovski… Rachmaninov… Stravinsky et Sergueï Prokofiev… Quant aux Bretons, ils n’ont nullement à rougir du talent de leurs musiciens. La Bretagne est en effet une terre de musique classique : d’immenses compositeurs l’ont faite toute entière à eux. En voici quelques exemples.

Le Gwin ar c’hallaoued

Commençons par le Gwin ar c’hallaoued – « Le vin des Français » –, que tous les (véritables) Bretons connaissent pour l’avoir entendu au moins une fois. Le texte de ce chant traditionnel retentit encore aujourd’hui en Bretagne dans les Fest-Noz ou Fest-Deiz, mais aussi lors des réunions de famille, type mariages… communions… fêtes populaires… etc. Il évoque la rivalité des Celtes et des Gaulois à travers l’idée de la conception que chacune de ces deux cultures a du vin. Mélodie populaire entrée dans le folklore régional, le Gwin ar c’hallaoued a connu moult évolutions à travers la double histoire de la Bretagne et celle de la musique ; ainsi, le retrouve-t-on dans une adaptation classique, au cœur d’un trio pour cordes et piano du compositeur Rhené Baton (1879-1940).

Né en Normandie, Rhené Baton est issu d’une famille originaire de Vitré. Il tombe amoureux de la Bretagne à l’âge de dix-neuf ans, et un certain nombre de ses œuvres évoquent « cette terre que j’affectionne plus que tout. » Entre 1902 et 1932, il composa quantité de pièces pour orchestre : variations… menuets… études et préludes au piano… divers transcriptions… etc. Rhené Baton entretenait d’excellentes relations amicales avec d’autres compositeurs Bretons, tels le Rennais Maurice Duhamel… le Guingampais Guy Ropartz… les Nantais Paul Ladmirault et Louis Vuillemin… ou encore l’incontournable Paul Le Flem.

Afin de bien comprendre

Il est indispensable de ne pas confondre la musique traditionnelle avec la musique folklorique ; certes, les confins entre les deux sont ténus, essayons toutefois de comprendre leur différence à travers l’étymologie. La tradition (latin traditio, « action de transmettre ») englobe la famille… les coutumes… les habitudes… et ce qui illustre le quotidien ; le folklore (anglais folk, « peuple » ; et lore, « science ») recoupe la société et ses ethnies, y compris à travers quantité d’images pittoresques et caricaturales. En d’autres termes, la tradition est un mode de vie, le folklore une représentation de ce mode de vie ; ainsi, la musique bretonne est-elle considérée comme traditionnelle, là où, par exemple, le Yodel autrichien relève du folklore. Poursuivons avec …

… la musique classique. Elle recoupe divers franges de la production musicale européenne à travers les siècles : liturgique… baroque… cantate… concerto… oratorio… opéra… Toutes ces catégories ont la caractéristique première d’être dépouillées d’improvisation ; leur construction est, en outre, relative à des harmonies jugées complexes s’opposant aux « monodies » (tchiki boum, tchiki boum) ; de fait, l’on peut considérer que les partitions classiques constituent à la fois le prolongement des musiques traditionnelles et folkloriques, mais aussi leur contrepied, dans la mesure où elles peuvent aussi se dédouaner de toutes influences… ;

; … ce n’est cependant pas le cas de l’œuvre de Guy Ropartz (1864-1955) fortement inspirée par la musique traditionnelle bretonne. Sa composition Pêcheurs d’Islande est une symphonie à cinq temps qui donne l’étrange sensation d’un rythme asymétrique. Citons également Paul le Flem, compositeur du Chant des genêts, dans lequel le piano simule les sonorités d’un binioù braz. Deux créations parmi d’innombrables autres évoquant les légendes et paysages bretons, éventuellement certaines imitent-elles aussi le son d’instruments traditionnels ; dans tous les cas de figure, il s’agit d’un véritable travail d’ethnologie musicale à travers la collecte et la transcription d’airs anciens réadaptés aux instruments contemporains.

Une association de grands noms

Les grands noms de la musique classique bretonne se retrouvent dans l’Association des Compositeurs Bretons, un collectif fondé en 1912 par huit d’entre-eux, dont Guy Ropartz et Paul Le Flem. Leur objectif est « de provoquer à l’étude et à la diffusion de la musique celtique ; grouper les différents musiciens susceptibles de par leur naissance bretonne de posséder de naturelles affinités ; enrichir la musique occidentale d’éléments dérivés de la tradition celtique ». Divers concerts sont ainsi organisés entre 1912 et 1914, avant que l’association ne soit dissoute faute à la Première Guerre mondiale ; plusieurs membres se retrouveront toutefois ultérieurement au sein du mouvement artistique avant-gardiste des Seiz Breur. Parmi eux, citons Paul Le Flem (1881-1984), l’un des rares compositeurs au monde à avoir eu des rues à son nom de son vivant. Brest… Guingamp… Ploufragan… Lorient… Rennes… lui ont rendu un hommage cadastrale ante-mortem. Ses compositions vont de la symphonie (il en a signé quatre) à la sonate et au concerto (sept sont référencés) en passant par la musique de chambre et six opéras aux titres enchanteurs : Le Rossignol de Saint-Malo, créé à l’Opéra-comique le 5 mai 1942, avant d’être interdit par la Gestapo… La Clairière des Fées, jamais représenté… La Magicienne de la mer, créé en 1954…

Paul Le Flem ou l’épopée d’une vie

La vie de Paul le Flem est une véritable épopée. Issu d’un milieu bretonnant, il restera attaché au breton ad-vitam, le pratiquant jusqu’à son dernier souffle. Le jeune Paul est orphelin de père et mère à douze ans. Sa famille destine l’adolescent à une carrière d’officier, avec intégration à l’École Navale de Brest en 1895. Hélas ! Sa mauvaise vue l’oblige à quitter la Marine. Il apprend en autodidacte les rudiments de la musique et compose dès l’âge de quinze ans de petites pièces présentées à Joseph Farigoul, chef de la Musique des équipages de la flotte nationale brestoise ; le musicien les trouve prometteuses et l’incite à gagner Paris dès 1899 pour s’inscrire au Conservatoire. Paul travaille sans relâche ; …

… ; outre un apprentissage musicale de haute volée, il obtient une licence de philosophie à la faculté des Lettres de Paris où il suit les cours d’Henri Bergson. Mais la capitale ne le satisfait guère. Les grands espaces lui manquent. À partir de septembre 1902 – inspiré par le parcours de Claude Debussy dont il est fervent admirateur – Paul devient précepteur (sorte de jeune homme au pair) à Moscou, où il apprend le russe et la richesse du folklore slave. Pour autant ! Une fois encore. L’appel de la Bretagne est plus fort que celui enchanteur des steppes ouraliennes. Paul quitte la Russie par nostalgie de la mer, Sa mer, celle des côtes armoricaines. Il revient en France en passant par Paris où il se réinstalle.

Paul Le Flem assure la critique musicale au quotidien Comœdia

Paul Le Flem n’étant qu’un exemple parmi d’autres, le propos n’est pas ici son hagiographie exhaustive, chacun est donc invité à faire ses propres recherches afin de compléter l’histoire exhaustive de sa vie. Notons toutefois les années 1905 à 1913, durant lesquelles le jeune breton compose ses premières œuvres importantes et connaît une période créatrice extrêmement féconde qui s’interrompt en août 1914 avec sa mobilisation ; et, parce qu’il maîtrise couramment le russe, le voilà affecté au 1er Régiment Spécial commandé par le colonel Nietchvolodof, grand mélomane qui lui demande de constituer une fanfare dont il devient chef d’orchestre jusqu’à la fin de la guerre. De 1921 (il a 30 ans) à 1937, Paul Le Flem assure la critique musicale au quotidien Comœdia – journal culturel de presse écrite / sorte de Télérama avant l’heure ! – dans les colonnes duquel il signe des articles aux louanges d’Igor Stravinsky et Darius Milhaud.

Le temps passe. Toujours trop vite. La maladie gagne le corps et les cécités sont parfois inopérables. Paul s’arrête de composer en 1976, il a 95 ans, et meurt en 1984 dans sa 102ème année – la musique conserve ! – à l’hôpital de Tréguier (22). Les soubresauts de son existence ne s’arrêtent toutefois nullement à un patronyme gravé sur une pierre tombale. De son mariage est née une fille unique, Jeanne (1912-2007), qui épousa Lennart Green, cinéaste et photographe suédois, faisant de Paul Le Flem le grand-père de l’actrice franco-suédoise Marika Green, et le bisaïeul de l’actrice Eva Green, elle-même fille d’un monument du cinéma français : mademoiselle Marlène Jobert.

Rien à envier aux plus célèbres

Les compositeurs « classique » Bretons n’ont rien à envier aux noms célèbres qui remplissent les philharmonies et opéras du monde entier. Tant s’en faut. Loin des playlist caricaturales « pour une escapade bretonne » dans lesquelles l’on retrouve les incontournables (et formidables) Tri Yann… Nolwenn Leroy… et Yann Tiersen…, il existe aussi une « liturgie » musicale locale on ne peut plus exceptionnelle dont, hélas ! la programmation des opéras et théâtres bretons s’inspire à doses homéopathiques. Pas grand-chose du côté de l’opéra de Rennes… Non plus si vous allez au TNB : Théâtre National de Bretagne…Pas davantage en ce qui regarde le Théâtre Graslin de Nantes… Ajoutons-y l’incontournable Quartz à Brest… Aucune de ces quatre institutions ne proposent un spectacle ni ne fait la moindre référence au classicisme musical breton dans sa programmation 2024/2025. Netra !
Élargissons l’examen aux villes de moindre taille. Théâtre du Petit Morlaix… Théâtre Max Jacob et celui de Cornouaille à Quimper… Le sympathique théâtre Victor Hugo de Fougère… Les scènes municipales de Lorient et de Vannes… Toujours pas de compositeurs « classique » bretons. Un peu comme si Bayreuth ne programmait plus Wagner, ou comme si l’Israël Opéra de Tel Aviv faisait systématiquement l’impasse sur les compositeurs Israéliens. Et pourtant ! Imagine-t-on la Fenice de Venise sans Rossini, Verdi et Vivaldi ? Ou le Deutsch Oper de Berlin privé de Beethoven et Brahms ? Évidemment pas. Mais alors ! L’herbe est-elle plus verte ailleurs ? Quid des Corses ?… Des Basques ?… Alsaciens ?… Catalans ?… Pas grand-chose. Ils ne font guère mieux, ni pire d’ailleurs, mais ils ont la confortable (bien que regrettable) excuse de ne pas avoir de compositeurs « classique » d’une envergure équivalente à celle du catalogue breton.

Deux camps à réconcilier

Les mélomanes les plus caricaturaux divisent la musique classique en deux camps : mozartiens et wagnériens. Division juste, à condition de ne pas confondre Mozart avec Richard Clayderman, et Wagner avec Frida Oum Papa. L’on peut toutefois refuser l’esprit de caricature et ne pas choisir entre les deux : tout connaître des œuvres de Wolfgang-Amadeus Mozart et Richard Wagner, sans pour autant appartenir à la grande famille des classicistes de « l’avant Mozart et de l’après Wagner », famille qui, à bien y réfléchir, devrait plutôt s’envisager à travers une autre rupture : ceux qui connaissent la musique classique bretonne… Et les autres.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Novembre 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing

CRÉDITS : Les sources de cet article sont trop nombreuses pour être citées. La rédaction les tient à disposition sur simple demande. Un livre-CD passionnant est toutefois à noter, il s’agit de Soner Ezh Klasel Breizh, de Mikael Bodlore-Penlaez & Aldo Ripoche, aux éditions Coop Breizh.

ARTICLE CONNEXE
Seiz Breur

LIENS 
Gwin ar c’hallaoued
La mer, de Guy Ropatz
Le chant des genêts, Paul le Flem (par Alexandre Tharaud)

 

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