« Il était une fois… » La littérature enfantine participe à nos premiers ravissements, mais il arrive aussi qu’elle se nourrisse du mépris et de la lâcheté de certains ronds-de-cuir lorsque les agents de l’état civil refusent l’enregistrement d’un prénom, celui-là même qui, choisi par nos parents, fait ce que nous sommes du premier biberon eu dernier verre de cidre.
Il était une fois… le 11 mai 2017 à Quimper. Un enfant vient de naître. Son prénom, Fañch (François en breton), s’écrit avec un « ñ » (n tildé) afin d’éviter la nasalisation : on ne prononce pas « fanche » mais « fain’che », raison pour laquelle la graphie doit impérativement être respectée, au même titre que la cédille de François ou l’accent circonflexe de Jérôme qui, l’une et l’autre, modifient la phonétique des mots.
Une circulaire sans fondement juridique
La loi de 1993 autorise tous les prénoms à condition qu’ils ne soient pas une potentielle source de problème pour le nouveau-né. En cas de doute, l’officier d’état civil peut faire appel au procureur de la République, puis à un juge des affaires familiales. Il n’existe pas de liste de prénoms interdits et la décision est laissée à l’appréciation subjective des agents de mairie qui, dans un premier temps, veille à ce que le prénom ne soit pas susceptible de moqueries. Ensuite, ils prennent garde à ce que le patronyme (constitué du prénom et du nom) ne forme pas un jeu de mots douteux. On imagine la vie d’une pauvre Mégane Renaud dans les cours de récréation !
Bien que Quimper soit en territoire bretonnant, l’officier de mairie a, dans un premier temps, refusé l’utilisation du tilde pour Fañch. Par la suite, et après délibération, les élus municipaux ont accepté d’inscrire l’enfant, puis des documents officiels avec son prénom lui furent délivrés. Car, si la loi n’est pas restrictive sur le choix, elle est toutefois soumise au bémol d’une circulaire définissant la liste des lettres et signes diacritiques (accents, points, etc.) que l’état civil peut utiliser pour écrire les prénoms.
Cette circulaire date du 23 juillet 2014. « Seul l’alphabet romain peut être utilisé et les seuls signes diacritiques admis sont les points, tréma, accents et cédille tels qu’ils sont souscrits ou suscrits aux voyelles et consonne autorisées par la langue française ». Arrêtons-nous brièvement sur l’expression « alphabet romain ». Que signifie-elle ? Rien. Parce que le français relève de l’alphabet latin, non pas du romain, même si son écriture peu éventuellement être romaine. Avec un alphabet on construit une langue, des mots, des phrases… bref, on s’exprime ; l’écriture, quant à elle, concerne une graphie ou une police d’impression, romaine par exemple. La formulation erronée de cette circulaire invalide de fait son application.
On peut appeler son fils Farid ou Tibertius, mais pas Fañch
Selon Bernez Rouz, président du conseil culturel de Bretagne, le « n » tildé figurait dans la langue française jusqu’au XVIIe siècle. Pour preuve, en ancien français (pré-moyen-âge) et moyen français (moyen-âge jusqu’à la Renaissance), le tilde servait à abréger un « m » ou un « n », il est d’ailleurs observable dans de nombreux écrits signés par François Ier. Le « n » tildé appartient donc au français autant qu’à toutes les langues qui l’utilisent aujourd’hui : le breton, l’espagnol, le guarani, le wolof, etc. On l’aura compris, cette loi « anti tilde » est davantage idéologique que logique.
Ainsi est-il possible en France de prénommer son enfant Farid (arabe), Adolfo (español) ou Tibertius (suédois), mais pas Ángel (l’accent aigu sur le « a » n’existe pas en français) ; on ne peut davantage l’appeler Mathís (même raison) et moins encore Fañch. On imagine alors que le prénom Saül n’est pas non plus envisageable compte tenu de l’absence du « ü » dans la langue française. (Seul « capharnaüm » utilise ce fameux « u » tréma et c’est un mot d’origine hébreue, tous les autres sont des patronymes ou les toponymes, c’est-à-dire des noms propres absent du dictionnaire.) Pour autant, Saül et un prénom couramment accepté par l’administration française. Allez comprendre ! D’autant que l’on peut donner à son enfant le nom d’une ville : Venise, Paris ; celui d’une marque : Chanel, Hermès ; ou lui octroyer un titre de noblesse : Prince, sans que cela n’offusque personne. Oui, allez comprendre !
Ne confondons pas unification et uniformisation
Qu’on le veuille ou non, la France est une république unitaire fragmentée en plusieurs communautés. Une langue unique permet, certes, d’unifier ces communautés, mais Paris confond souvent Unification et Uniformisation. Il tout à fait est possible d’unifier dans la diversité tout en respectant le principe fondamental d’’égalité des citoyens à vivre leur différence.
L’article 225 du code pénal, modifié par la loi n°2016-1547 – art.86, est formel : « Constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques sur le fondement de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille, de leur grossesse, de leur apparence physique, (…), de leur orientation sexuelle, de leur identité de genre, de leur âge, de leurs opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur capacité à s’exprimer dans une langue autre que le français, de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une Nation, une prétendue race ou une religion déterminée. »
Il est bien question dans l’affaire qui nous concerne d’une capacité à s’exprimer à l’écrit en breton, qui est une autre langue que le français. En conséquence, par sa fin de non-recevoir à l’acceptation du prénom Fañch avec une calligraphie appropriée, non seulement l’administration française n’applique pas la loi à laquelle elle est soumise, mais la justice ne la fait pas davantage respecter.
Le breton n’est dangereux pour personne
Le « n » tildé n’est pas la seule incohérence linguistique jacobine à vouloir uniformiser plutôt qu’unir. On se souviendra de la quinzaine d’élèves du lycée Diwan (Carhaix – 29) qui, en juin 2018, ont choisi de passer leur bac en breton, y compris les épreuves de mathématiques. Toutefois, le rectorat les avait prévenus que le breton ne serait pas pris en compte par les correcteurs et que l’évaluation de leur copie se ferait exclusivement sur les parties rédigées en français. Ce droit du bac de mathématique en langue régionale est pourtant accordé aux lycéens Basques depuis 2012. Ils étaient d’ailleurs 80 cette année à choisir cette option.
Une fois encore, cette différence de traitements régionaux invalide l’égalité des citoyens face à la loi républicaine. Pire ! Des enseignants auraient pu corriger les copies, mais la consigne leur a été donnée de ne pas tenir compte des parties rédigées en breton. En résultent des notes qui vont de 3 à 17, une correction confuse, injuste, avec pour seule faute d’avoir utilisé une langue (pas un dialecte) régionale.
La langue française n’est périlleuse que pour elle-même
Dans cette affaire et, selon Paris, la langue française a été mise en danger par des lycéens régionalistes instrumentalisés. (sic) Comment une langue régionale de 172.000 locuteurs pourrait-elle menacer une langue nationale utilisée par 275.000.000 de personnes dans le monde ? Si le français est en péril, ce n’est que de lui-même, en acceptant d’inclure la féminisation des fonctions dans les programmes scolaires… sans réaction ferme du ministère de l’éducation à propos de l’écriture inclusive… en corrigeant les dictés des collégiens selon les règles ahurissantes du français simplifié… en acceptant des campagnes de publicités anglophones… Non, décidément la langue bretonne n’a pas l’ombre du moindre danger pour une autre. Les Bretonnants ne souhaitent d’ailleurs la place de personne. Juste la leur parmi les francophones.
Jérôme Enez-Vriad











