Le collectif indépendantiste Dispac’h demande « la possibilité de mieux réguler le marché immobilier » breton. Chacun se réjouira d’une telle incitative. Seulement voilà ! On ne fait pas la révolution sans retourner le sablier.

« La Bretagne n’est pas une résidence secondaire », affirme Dispac’h, « Breizh n’eo ket da werzhan ! ». Le slogan est juste, précis, il résume ô merveille ! la problématique de l’immobilier péninsulaire soumis à une inflation galopante et réduisant les Bretons eux-mêmes à n’être plus que les locataires de leur propre Terre. Qui sont les coupables ? En premier lieu l’État français, puis certains élus locaux complices de promoteurs guidés par leur seule ambition. Face à ces gens, quelques trop rares associations et particuliers se font entendre au format d’une petite révolte. Des réunions ici… Des prises de positions là… Un communiqué ou deux repris dans la presse locale… Quelques graffitis ailleurs…Toute cela n’est guère méchant et n’effraye personne. On ne lutte pas contre Cerbère avec une simple fronde.

L’efficacité par la crainte

Une réflexion nésite du recul, et le recul impose un minimum d’objectivité. A-t-on ainsi le droit d’affirmer que la seule lutte probante face à l’abus des promoteurs sur les côtes françaises, fut celle du FLNC s’opposant aux résidences secondaires des Continentaux en Corse ? Il n’est pas ici question de glorifier le terrorisme, juste de considérer un exemple avec détachement. On peut refuser de l’entendre, mais, sans la crainte de l’État, celle des promoteurs et la réticence des acheteurs générées par ces attentats immobiliers, les rivages occidentaux du pays Corse ressembleraient aujourd’hui à ceux de la Costa Brava. Nonza serrait l’épouvantable copie de la Baule. Horreur ! Et Bonifacio aurait des allures de Benidorm. Effroyable !

Bécassine et les révolutionnaires

Dispac’h est un collectif indépendantiste… Formidable ! « Pour une Bretagne libre », annonce leur slogan… Jusque-là, rien d’inexcusable. « Une Bretagne libre et socialiste »… Pourquoi pas ? « Bretagne libre, socialiste et féministe »… Ça se complique ! Car même en imaginant un continuel idéologique entre les convictions de l’autonomiste Maurice Duhamel et celles de Marie Le Gac-Salonne, célèbre militante bretonne pour les droits des femmes, on a cette fois du mal à suivre le raisonnement. Que signifie une Bretagne libre et féministe ? Rien. En tout cas, rien qui vaille sans prêter à la caricature.  Poursuivons. « Libre, socialiste, féministe et écologiste »… L’ultime qualificatif fait hélas ! entrer Dispac’h dans la bien-pensance woke, celle de l’éco-féminisme si douloureux pour l’époque. La Bretagne n’est pas à vendre. Certes. Mais pas davantage pour les Chrétiens-démocrates que pour les Socialistes. Pas davantage pour les binaires sexistes que pour les genderqueer féministes. Quant aux écologistes, voilà bien longtemps qu’ils ont bradé les fronts de mer aux lobbying bruxellois de la cause éolienne.

Et pourtant ! Dispac’h développe certaines bonnes idées… Chapeau bas ! Dispac’h trouve d’excellents slogans… Bravo ! Dispac’h maîtrise le marketing révolutionnaire …Très bien ! Mais il est à parier que Dispac’h sera moins prompt à obtenir gain de cause qu’à faire connaître sa cause. On ne fait pas la révolution à coup de graffitis sur les ponts, ni en soutenant la gauche kurde, moins encore en s’en prenant à cette pauvre Bécassine, et jamais en invitant les électeurs à ne pas voter. Ceux qui empêchent la révolution des urnes justifient toutes les violences à venir. Voilà bien le problème ! A l’inverse des Basques et des Corses, les Bretons ne votent pas « régional ». Aucun parti local n’a su se faire apprécier des électeurs. Nos indépendantistes ont quelques leçons à prendre de Femu a Corsica et de Euzko Alderdi Jeltzalea, parti nationaliste basque ; un rapprochement avec le SNP (Scots Naitional Pairtie) pourrait aussi leur être utile.

Un peu d’imagination radicale pour des solutions perspicaces

Les conséquences de la spéculation immobilière sont multiples et l’impossibilité de se loger pour les plus modestes n’est que la partie émergée de l’iceberg. Toutes ces résidences secondaires hors de prix – parfois construites sans respect de l’architecture locale – interrogent aussi sur des villages en mort cérébrale pendant les mois d’hiver au détriment des habitants à l’année. Elles effrayent quant à l’explosion des prix du 15 juin au 15 septembre, minimisant de fait le pouvoir d’achat des locaux pendant l’été. Elles interpellent sur des infrastructures communales pensées uniquement pour les touristes qui, parfois, s’inscrivent sur les listes électorales d’une ville ou d’un village uniquement fréquenté à la belle saison ; ce sont néanmoins eux qui modifient le conseil municipal à l’avantage de leurs desiderata. Bref ! Dispac’h a raison. Il y a urgence. Gageons toutefois qu’il existe un intermédiaire exploitable entre les attentas efficaces du FLNC et les manifestations vaines – quoi que justifiées – pour le droit au logement. Un peu d’imagination radicale ne ferait pas de mal aux indépendantistes bretons.

A propos ! Savez-vous ce qui se passe en Corse ou au Pays basque lorsqu’un résident estival ne fait pas travailler les artisans locaux toute l’année ? S’il a besoin d’un dépannage, personne ne viendra l’aider. Sa fuite d’eau, il s’en arrangera tout seul… Idem pour son accès à Internet… Même chose si un orage abime sa toiture. Pas besoin de bombes pour chanter la révolution. Ni de s’en prendre à la sympathique Bécassine qui a fait pour le renom de la Bretagne, une Bretagne naïve, soit, légère et charmante, plus que beaucoup d’indépendantistes rébarbatifs toujours prompts à enlaidir les plages en y plantant des croix latines.  Reste à savoir quelles solutions perspicaces et non binaires propose Dispac’h afin de remédier à la flambée immobilière bretonne. Politiciens et révolutionnaires sont les mêmes partout, ils promettent de construire un pont même là où il n’y a pas de rivière. A nous de leur faire comprendre que nous savons qui ils sont. Et d’agir en conséquence. Vite. L’urgence talonne les braves.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Juillet 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle

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