Arnold Turboust présente « Sur la photo » son sixième album solo depuis 1988. C’est peu, mais assez pour renplir une vie d’artiste. Une vie programmée pour intégrer une école de commerce qui bifurque vers Marquis de Sade, Private Joke puis Etienne Daho. Rencontre.

Pourquoi cette grande plage sur la pochette ? Que raconte-t-elle ?
Arnold Turboust : C’est une plage normande à côté de Port Bail, juste en face de l’Ile de Jersey. Le dimanche, les balades familiales nous conduisaient souvent vers l’ile anglo-narmande. « Sur la photo », c’est moi et les 14 titres de l’album sont autant de souvenirs, d’instantanés. Une photo a la caractéristique de déjà faire parti du passé, de crystaliser l’instant présent.
Une plage normande comme une volonté de marquer ses racines ?
A.T. : Oui un peu. La première chanson de l’album « Honni soit qui mal y pense » parle de ça : de la Normadie. Ma famille est originaire de Falaise avec tout ce que ça comporte, notemment les commémorations de Guillaume le Conquérant. Petit, je me souviens très bien de son millénaire en 1966. La ville était en fête.
Depuis 1988, vous n’avez sorti que 6 albums. C’est étonnament peu. Quel est l’élément déclancheur qui donne naissance à un nouveau disque ?
A.T. : C’est l’envie, trouver l’inspiration. Il faut écrire les chansons, les arranger… Je suis un peu long en fait !
Entre deux albums, quel est votre quotidien ?
A.T. : J’ai toujours vécu de musique. Et aujourd’hui, c’est un peu compliqué de ne vivre que de musique et de droits d’auteur. Mais je n’arrête pas de composer. En cemoment, j’écris aussi des textes pour des chansons de dessins animés comme « Drôles de petites bêtes » par exemple. Quelque part, artiste, c’est une vie d’aventure. On ne peut pas vivre unquement de ses chansons a moins d’avoir une notoriété extrème. Mais j’ai cette chance de pouvoir me produire quand je veux.
Les concerts sont une étapes importantes pour vous ?
A.T : Je n’en ai guère fait. Mais il y en aura en deuxième partie de l’année et en 2024. J’ai découvert la scène avec le dernier album. Avant j’en n’avais vraiment fait beaucoup. Davantage dans des groupes ou en accompagnateur. Je me vois plus en studio derrière mon piano à trouver les meilleures formules. C’est Yann Le Ker qui m’a accompagné. Je vais rejouer avec lui et d’autres. Il joue évidement de la guitare sur l’album.
Yann Le Ker joue depuis longtemps avec vous ?
A.T. : Yann, je l’ai rencontré par un ami commun. Il fallait absolument que je fasse une édition live pour France Inter. J’avais 10 jours pour monter ça. On m’a dit de l’appeler. On s’est bien entendu. Pour défendre « Arnold Turboust » sur scène, on a donné quelque 25 concerts ensemble.
Ou a été enregistré « Sur la photo » ?
A.T. : Chez moi. Je l’ai fait avec Rico Conning qui habite en Californie. J’ai aussi fait un peu de studio à Montreuil chez l’ex Oui Oui Nicolas Dufournet. Tout n’a donc pas été enregistré à la maison : je l’avais déjà fait. Et je pense même que le prochain sera fait encore plus à l’extérieur.
Pourquoi ?
A.T. : Parce qu’il est intéressant de changer complètement. Evidement, le travail préparatif sera réalisé chez moi. Par exemple, les voix, ça fait longtemps que je les fait tout seul. J’aimerai bien les faire différement, essayer des micros, etc. Evoluer pour changer.
Qui a pris la photo de la pochette ?
A.T. : Tess, ma compagne. Elle chante aussi sur le titre « La vérité augmentée ». C’est une chanson que je destinais à chanter tout seul. Et à la fin, je me suis dit : c’est un peu idiot, on a l’impression que je me parle. Il fallait une autre voix. J’ai demandé à Tess et elle a acepté. Elle fut chanteuse à une époque avec Daho.
Comment, de sa Normandie natale, arrive-t-on à Rennes pour enregistrer avec Marquis de Sade ?
A.T. : C’est la musique qui est venue me chercher. J’avais certes envie de faire de la musique, mais après le bac, j’étais destiné à entrer en prépa, puis une école de commerce. Au lycée à Saint-Lô, j’avais un super pote (Eric Morinière, batteur de Marquis de Sade ndlr) et on jouait ensemble le midi, lui de la batterie, moi de l’orgue. Après le bac, je reçois un coup de fil de mon copain qui me dit : Je joue dans un groupe, on va enregistrer un album et j’ai pensé à toi pour tenir les claviers. C’est comme ça que je suis arrivé à Rennes pour enregistrer le premier album de Marquis de Sade. Pour l’anecdote, je descends du train et file vers le lieu de rendez-vous. Poli, j’attends un quart d’heure et personne. Du coup je m’en vais. Et sur le chemin du retour, une petite voix me dit, c’est pas comme ça que tu vas arriver à faire quelque chose ! Je me donne une seconde chance. J’avais quand même fait 80 kms ! J’arrive et je vois le groupe sortir ! A partir du moment où je me suis retrouvé en studio avec eux, j’ai su que j’allais consacrer ma vie à la musique. Toute marche arrière était impossible.
Et la réaction des parents ?
A.T. : Pas d’accord du tout ! Tu n’arriveras jamais à rien, des trucs comme ça. Des considérations vraiment optimistes ! Tout ça pour faire un BTS où je suis resté deux mois. En revanche, c’est là où j’ai rencontré Pierre Corneau. Il était assis à côté de moi et se demandait ce qu’il faisait là aussi… C’est comme ça qu’on a monté Private Joke à Nantes.
L’aventure Marquis de Sade s’est arrêtée à ces 10 jours en studio ?
A.T. : Oui, j’arrête là, je ne les suis pas sur scène. Après la session, je n’ai plus de nouvelles. Revenu en Normandie, je mets la radio, l’émission d’Alain Maneval, et je tombe sur le morceau de Marquis de Sade où il y a mon intro aux claviers ! J’ai vu ça comme un signe, c’est énorme.
A cet instant, c’est parti ?
A.T. : Oui, j’ai choisi. Dans la foulée, je fais mes deux mois en BTS à Nantes et monte Private Joke. Ça se passait pas mal, on était aux Transmusicales puis à Paris.
Pourquoi Private Joke s’est arrêté alors ?
A.T. : Le bassiste assez talentueux nous a quitté. On s’est retrouvé à quatre… Et puis, on chantait en anglais et aucun label voulait nous relayer. Nantes était loin de Paris. Pour y arriver, il fallait monter à la capitale. Au contraire, avec les Trans et cette organisation autour de Marquis de Sade, Rennes avait su créer un lien avec Paris, et donc les médias et les labels. A un moment donné, on m’a proposé de jouer avec Octobre de Frank Darcel et je suis parti. Parallèlement, Pierre Thomas et Pierre Corneau de Private Joke rejoignent Marc Seberg.
Puis vous rencontrez Etienne Daho.
A.T. : Oui. Mais après son premier album qu’il va réaliser avec la réplique de Marquis de Sade. Je ne participe pas à ce disque. Je suis toujours à Nantes. Quand je reviens, je fais pas mal de démo dont un titre qui plait beaucoup : « Le grand sommeil ». On m’invite à rejoindre Etienne Daho. A cette époque, ça commence à bien fonctionner pour lui.
Sur l’album, il y a le titre « Belmondo ». Un autre versant de la nostalgie ?
A.T. : C’est un peu la nostalgie des annéées 60. Avec Dorléac, le film Rio. J’ai même enregistré un disque à Rio. J’ai adoré. « Belmondo », c’est tout ça. Et c’est aussi un des acteurs qu’aimait bien mon père. Dans la musique du morceau, il y a aussi ce petit côté comédie musicale.
Et pourquoi « Rue de la Croix Nivert » ?
A.T. : Il est difficile de donenr des explications. J’ai mes raisons, mais… C’est le souvenirs de moments agréables et différents qui sont à jamais passé.
Avec le temps, vos attaches sont parisiennes ou normandes ?
A.T. : C’est une bonne question. J’aime bien Paris. Je me sens bien en Normandie aussi.
Vous avez gardé des contacts avec la scène rennaise ?
A.T. : Frank Darcel oui, de loin en loin. Pierre Corneau aussi, Pierre Thomas, Dargelos… Mais je ne suis pas resté longtemps à Rennes. Et je n’y suis jamais vraiment retourné. Nantes non plus d’ailleurs. Mais je vais en Bretagne !
L’enregistrement de l’album a pris combien de temps ?
A.T. : Un peu de temps… J’ai cette chance d’être bien équipé, de pouvoir prendre mon temps. C’est un luxe de pouvoir faire sonner le disque comme je l’entend. Au final, l’album a pris un an de l’écriture aux arrangements, en passant par les voix, le mastering, etc. Et puis, je n’ai pas fait cet album seul, mais avec mon pote Rico Conning qui habite en Californie. On bosse par échange de fichiers. Normalement on se voit. Mais à cause du Covid, c’est devenu impossible. Résultat, le mix a pris beaucoup plus de temps. Expliquer chaque détail par mail prend des proportions incroyables, alors que le faire derrière la console prend une demi seconde.
Le disque sort en vinyle. C’est important pour vous ?
A.T. : Je trouve que c’est un bel objet. J’en suis fier. C’est un double, je raconte quatre faces d’aventure. On pense l’ordre des chansons différemment. L’album dure 54 minutes en CD. C’est un album à l’ancienne : je raconte une histoire avec des moments forts, des moments où ça redescend. J’ai pensé aux débuts et fins de face, aux enchaînements, à regrouper des morceaux qui vont donner des couleurs différentes à une face, ce genre de chose.
Tous vos albums sont sortis en vinyle ?
A.T. : Non, y’a un énorme creux. Il va falloir y remédier ! Il y a le premier album qu’on ne trouve plus et « Sur la photo » qui vient de sortir. Entre les deux rien. Sauf quelques singles. Les quatre autres albums ne sont sortis qu’en CD. Je pense que je vais tout ressortir. Le premier a été réédité en CD par Universal il n’y a pas très longtemps avec un ou deux inédits. A chaque réédition, j’aimerai ajouter des morceaux.
Sans le succès du single « Adélaïde », il y aurait quand même eu un album ?
A.T. : C’est une vraie question. Au début, je n’étais par parti pour chanter. « Adelaïde. Dès le départ, c’est un duo. C’est un projet que j’ai mené jusqu’au bout. J’ai fait écouter la démo à mon éditeur. Comme personne ne voulait chanter ce titre, il m’a demandé de le chanter. Le résultat a plu au label. Le succès a fait qu’on m’a demandé d’enregistrer un album dans la foulée. Je n’étais pas prêt. A cette époque, j’étais en tournée avec Daho. Du coup, on a sorti un autre single « Les envahisseurs ». La demande d’album devenait insistante. J’ai alors pris un peu de temps pour écrire des chansons. Et même s’il n’a pas eu beaucoup de succès, je m’aperçois qu’on m’en parle maintenant. Les gens écoutent ce disque d’une oreille différente. Moi, je suis incapable de réécouter mes disques. Enfin, j’ai beaucoup de mal. Je n’entends que les défauts.
Hervé DEVALLAN
Arnold Turboust « Sur la photo » (Rue du Docteur Fontaine Productions)











