Ne sait-on pas déjà tout de Chateaubriand ? La publication d’un livre de « dits et maximes de vie », extraits de son œuvre, nous montre peut-être le contraire, révélant la profonde modernité du grand écrivain breton. 

Témoin d’un monde en pleine mutation – de la monarchie à la République en passant par l’Empire – Chateaubriand (1768-1848) tient des propos qui valent pour notre époque troublée, à la jointure, elle aussi, de plusieurs mondes.

C’est le miracle de la littérature. Pouvoir  lire ou relire des écrivains et se dire qu’à deux siècles de distance, ils peuvent nous aider à comprendre, voire à affronter, des défis contemporains. Celui que Lautréamont appelait le « Mohican mélancolique » fait partie de ces écrivains-là. Chateaubriand avait notamment dévoilé « la répétition mimétique de l’histoire, celle des faits et des foules déchainées », notent Pascal Boulanger et Solveig Conrad-Boucher dans leur présentation de ces dits et maximes. Ils soulignent combien cette approche aurait pu être signée par René Girard, père de la théorie mimétique, anthropologue de la violence et du religieux.

Et que dire aussi de la profonde lucidité de Chateaubriand sur l’origine des guerres et des conflits. « Des nations s’égorgent ordinairement parce qu’un roi s’ennuie, qu’un ambitieux se veut élever, qu’un ministre cherche à supplanter un rival ». Chateaubriand affirmait aussi que « l’anarchie enfante presque toujours le despotisme » et il se désolait d’un monde voulant faire du passé table rase. « Il n’existe plus rien : autorité de l’expérience et de l’âge, naissance ou génie, talent ou vertu, tout est nié ; quelques individus gravissent au sommet des ruines, se proclament géants et roulent en bas pygmées ».

« Enfant de la Bretagne »

Ces constats accablants sur son  époque nous rappellent tant de turpitudes de la nôtre. Chateaubriand ne se faisait guère d’illusion sur la nature humaine. Certaines citations rassemblées dans ce livre nous ramènent volontiers à Montaigne, Joubert ou Chamfort quand Chateaubriand écrit, par exemple, qu’on « aime facilement son ennemi, surtout s’il nous a donné l’occasion de vertu ou de renommée » ou quand il pointe « une idolâtrie redoutable, l’idolâtrie de l’homme envers soi ». Pour autant, Chateaubriand ne niait pas ses propres contradictions en s’affirmant  à la fois « Bourboniste par honneur, Royaliste par raison, Républicain par goût ».

L’homme croyait à la beauté car « quiconque est insensible à la beauté pourrait bien méconnaître la vertu ». Spectateur émerveillé de cette beauté dans un monde souvent ensanglanté, il gardait une fidélité sans failles à la « cloche natale » (y compris celle de l’Eglise). Se revendiquant « enfant de la Bretagne », il pouvait écrire : « Les landes me plaisent, leur fleur d’indigence est la seule qui ne soit pas fanée à ma boutonnière ». Il pouvait aussi rappeler la félicité rattachée au « chant de l’oiseau dans les bois de Combourg ». Elargissant la focale, puisqu’il fut aussi un étonnant voyageur, il s’est fait le chantre de la nature, cette « commune mère » qui « instruit les enfants du monde ». Ne disait-il pas aussi : « Ma vie n’est à l’aise qu’au milieu des nuages et des mers ». Parole de Breton.

Pierre TANGUY.

Ainsi parlait Chateaubriand, Dits et maximes de vie présentés par Pascal Boulanger et Solveig Conrad-Boucher, Arfuyen, 170 pages, 14 euros.

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