Haïtien d’origine, figure du barreau de Paris, Jacques Salès fut l’avocat de la République d’Haïti à l’occasion des actions engagées en France contre l’ex président Jean-Claude Duvalier et sa famille. Son troisième livre, Bombes à retardement, nous plonge dans l’univers semé d’embuches des banques d’affaires à travers la bulle immobilière de subprimes américaines. Et si le pire était devant nous…
Jérôme Enez-Vriad : Bombes à retardement est votre troisième livre, en quoi diffère-t-il des autres ?
Jacques Sales : Mon premier : Haïti, Naissance tragique, raconte l’histoire épique de l’indépendance haïtienne. Le second, Une jeunesse dorée, évoque mes jeunes années. Il s’agit dans le premier cas d’un roman historique et, dans le second, d’une autobiographie romancée plus ou moins apocryphe. Bombes à retardement est en revanche un pur roman dont l’histoire s’inspire de la récente crise économique due à l’implosion de la bulle immobilière des subprimes aux Etats-Unis.
Pourquoi avoir situé l’histoire en Bretagne dans le milieu de l’ostréiculture ?
JS : Parce que je connais l’endroit dont je parle et les gens qui y vivent. J’ai une maison dans le golfe du Morbihan. – Jacques Salès me montre la photographie encadrée d’une demeure cossue en bord de mer – J’y vais souvent et j’y ai des amis ostréiculteurs. Ma femme et moi aimons beaucoup la Bretagne. Lorsque nous y sommes arrivés il y a vingt ans, nous avons été merveilleusement accueillis et avons aimé les valeurs saines et morales des Bretons.
On a le sentiment que vous avez écrit cette histoire dans un but didactique…
JS : Les trois personnages principaux sont le fils d’un ostréiculteur breton, un avocat parisien, et un chauffeur de taxi californien. J’ai volontairement choisi des horizons géographiques et culturels différents afin que l’on comprenne comment un produit financier diffusé en masse dans un coin du monde, peut avoir des répercussions toxiques à des milliers de kilomètres sur chacun d’entre nous. La difficulté principale fut de ne pas être trop élitiste afin de rendre accessible au grand public une réalité très complexe.
Selon vous, la presse n’a pas fait son travail d’information ?
JS : La majeure partie des médias a utilisé la crise comme un sujet racoleur sans réellement prendre la peine de l’expliquer avec des mots simples. L’un des messages que j’ai voulu faire passer est qu’il est indispensable de réglementer et assainir certains produits financiers, sinon tout recommencera à l’identique ou en pire. Pour que les gens en prennent conscience, il faut le leur enseigner.
A force de laisser place à la finance au détriment de la cité et des hommes, sommes-nous toujours en démocratie ?
JS : Je vais répondre sans nuance. Un pays comme la France qui a réussi à faire une révolution en 1968 sans un seul mort, et dans lequel deux millions de personnes descendent manifester spontanément pour la liberté de la presse ou pour l’école libre sans un seul heurt, ce pays-là est une grande et véritable démocratie, même si la finance y occupe beaucoup de place.
La crise est-elle finie ou d’autres bulles spéculatives sont-elles à craindre ?
JS : Cette crise là est, en gros, derrière nous, mais il y en aura probablement d’autres. La première bulle financière spéculative recensée est le krach des tulipes hollandaises au XVIIème siècle. Plus récemment, nous avons eu la crise des caisses d’épargne aux Etats-Unis, puis l’éclatement de la bulle internet en 2000. Ce qui est en revanche certains, c’est que la crise dite des subprimes n’aura pas été grand chose à côté de ce qui s’abattra sur nous le jour où les principaux pays occidentaux ne pourront plus faire du Madoff.
C’est à dire ?
JS : Bernard Madoff est en prison, mais les dirigeants occidentaux font fi de cet avertissement et continuent dans de la cavalerie financière. Au lieu de réduire leurs dépenses et rembourser progressivement leur dette, nos gouvernements se contentent d’emprunter massivement pour la refinancer, ce qui ne la diminue pas mais, tout au contraire, la gonfle d’année en année. Est-ce différent de ce qu’a fait Madoff qui utilisait frauduleusement les sommes que lui confiaient ses nouveaux investisseurs pour rémunérer les investissements de ses anciens clients ? Il faut impérativement se demander ce qui se passera lorsque les Etats-Unis et les principaux pays d’Europe ne trouveront plus preneur pour les bons et obligations du Trésor qu’ils émettront en refinancement de leur dette grandissante, ou lorsque les intérêts que produiront ces bons et obligations seront sans aucune mesure avec ce qu’ils sont aujourd’hui. Il faut savoir que les membres de la zone euro devront lever presque 900 milliards d’euros chaque année pendant encore très longtemps pour refinancer leur dette existante, et que les chiffres américains sont plus impressionnants encore.
Y-a-t- il une solution ?
JS : Une seule. Nos gouvernements doivent rembourser progressivement leur dette en réduisant leurs dépenses et/ou en augmentant les impôts, mais cette seconde option serait probablement intolérable dans de nombreux pays compte tenu des taux d’imposition actuels.
Que souhaiteriez-vous que le lecteur retienne de ce roman ?
JS : J’ai, dans ma jeunesse, été influencé par le philosophe Emmanuel Mounier, partisan d’une troisième voie humaniste entre le capitalisme et le marxisme. Pour Mounier, la valeur fondamentale était le respect de la personne ; son principe moral était qu’une action est bonne dans la mesure où elle respecte l’humain, et mauvaise dans le cas contraire. Ce livre illustre par des faits concrets et réels ce à quoi ressemble le capitalisme débridé. Les jeunes ne connaissent hélas plus aujourd’hui les enseignements de Mounier, alors que cette crise aurait dû les remettre en mémoire.
Si vous aviez le dernier mot, Jacques Salès.
JS : Je citerais Joseph Kessel affirmant qu’« il n’est pas de romancier qui ne distribue ses nerfs et son sang à ses créatures, qui ne les fasse héritières de ses sentiments, de ses instincts, de ses pensées, de ses vues sur le monde et sur les hommes. C’est là sa véritable autobiographie ». Ce dernier mot permettra peut-être un éclairage différent à mon affirmation selon la quelle ce livre est un pur roman.

Propos recueilli par Jérôme Enez-Vriad – Paris, 04 juin 2015
Copyright J-EV & Bretagne Actuelle
Bombes à retardement
Un roman de Jacques Salès
Editions France Empire
206 pages – 20€











