Loïk Le Floch-Prigent est un grand pêcheur. La Bretagne pour écrin, il arpente ses côtes au plaisir des marées. Bretagne Actuelle l’a rencontré à propos de son nouveau livre, un guide de la pêche à pied mêlant anecdotes personnelles et conseils pratiques. L’ancien industriel donne les clefs d’une pêche réussie et intelligente. Interview exclusive, sans concession ni langue de bois. 


Jérôme Enez-Vriad : On imagine davantage un industriel pratiquer la pêche au gros plutôt qu’une banale pêche à pied de bord de mer…
Loïk Le Floch-Prigent : Un industriel est un homme comme les autres. Quand on a de lourdes responsabilités et un emploi du temps inhumain, on est heureux de retrouver calme et sérénité auprès de la nature, et la nature en Bretagne c’est la mer.

Quelle est la spécificité de la pêche à pied en Bretagne ?
LLFP : La Bretagne n’est pas les Landes. Ses plages ne courent pas à l’infini et le surf n’y est pas un sport national. Chez nous, les côtes ciselées alternant sable et rochers favorisent la voile et la pêche côtière. En outre, l’amplitude des marées y est la plus importante au monde. Grâce à son recul de centaines de mètres, la mer offre un accès unique à une faune riche et variée. 

Ce qui manque souvent à un Breton « expatrié » c’est précisément la mer et ses côtes. Est-ce votre cas lorsque vous êtes ailleurs ?
LLFP : J’ai non seulement un besoin physique de la mer, mais aussi de l’aller/retour des marées. Ce qui manque aux expatriés c’est l’oscillation bi quotidienne de l’océan avec tout ce que cela implique : odeurs, bruits, changements de paysages… Rien n’est plus rassurant qu’une mer en descente dont on sait qu’elle sera bientôt de retour. La marée ne trahit jamais aucune attente.

Votre livre est très didactique à l’égard d’évidences culturelles qui furent un temps transmises dans les écoles mais ne le sont plus aujourd’hui. Pensez-vous que des programmes scolaires en lien avec la culture régionale seraient une bonne chose ?
LLFP : L’enseignement républicain a unifié la France en gommant les particularités, à commencer par les langues régionales. Quels qu’aient été les bénéfices de ce « lissage », nous en payons le revers aujourd’hui car la culture est un tout qui va du plus petit au plus grand dénominateur commun, et il est impossible de s’ouvrir sur le monde sans  mettre en valeur les traditions locales. Ne pas enseigner aux petits Bretons le fonctionnement des marées est absurde. Dans le même esprit, les enfants provençaux ou savoyards doivent, eux aussi, bénéficier d’une pédagogie scolaire propre à leur environnement.

A l’instar de Patrick Le Lay, beaucoup de grands patrons ne cachent désormais plus leur engagement en faveur d’une autonomie de la Bretagne…
LLFP : Il faut revenir à certaines traditions régionales qui sont des impératifs sociaux. Je parle en ce qui regarde les vraies régions chargées d’histoire et non les découpages administratifs élaborés au pire de l’incompétence et de l’inculture de certains technocrates.

Vous êtes donc pour la réunification administrative de la Bretagne ?
LLFP : On est Breton de Pornic à Guérande et de Guérande à La Baule. C’est dans ce cadre que des actions économiques, industrielles, artisanales et culturelles doivent être envisagées.

Cela veut-il dire autonomie ?
LLFP : Envisager la réflexion sous cet angle ne m’intéresse pas car elle donne trop d’importance au centralisme parisien qui ne répond en rien à l’évolution constructive du pays. Une nation est constituée de territoires régionaux relatifs à une forme d’autonomie culturelle et morale. On s’en réjouira, on s’en affligera, mais il va falloir faire avec car les Français souhaitent de plus en plus d’actions de proximité et ne croient plus aux discours des communicants jacobins.

Quelle est la solution ?
LLFP : L’autonomie économique et culturelle ne doit pas être octroyée par Paris, c’est aux Bretons de la construire et c’est d’ailleurs ce qu’ils font sans trop se soucier des délires nationaux à qui ils accordent de moins en moins d’importance. Les Bretons doivent s’organiser autour de leur territoire et de ses atouts pour définir des qualités, des labels, des savoir-faire…, valorisant nos caractéristiques régionales. C’est déjà en partie le cas mais pas suffisamment.

S’agit-il de décentraliser à la manière des Lander allemands ou des cantons suisses ?
LLFP : Les forces économiques régionales prendront de plus en plus d’importance à mesure que l’état central continuera de s’affaiblir. Certains touristes ne viennent déjà plus visiter la France mais spécifiquement la Bretagne, l’Alsace ou la Corse, exactement comme l’on visite la Bavière et non l’Allemagne. Ils viendront en Bretagne de plus en plus pour son art de vivre dont la pêche à pied est une composante parmi d’autres, tels la faïencerie de Quimper, le beurre salé, les rillettes de fruits de mer, etc. Les Français refusent désormais l’approche technocratique et centralisée des énarques. Paris n’est plus le centre de la France.

Votre constat va en choquer plusieurs.
LLFP : Et on se demande pourquoi parce que Madrid n’a jamais été le centre de l’Espagne, Genève non plus celui de la Suisse, Berlin n’est pas davantage le centre de l’Allemagne et, pour élargir l’illustration, Washington n’est pas le cœur battant des USA, tout juste une capitale administrative comme Canberra, Ottawa ou La Haye.

Le sujet était encore tabou il y a une dizaine d’années. Quel a été le point de bascule ?
LLFP : Le tabou a effectivement sauté et je m’en félicite. L’affaiblissement de l’état central est la cause de cette nouvelle évidence. La mondialisation fait peur et par réflex « protecteur » le régionalisme prend forme car les gens ont besoin d’une proximité rassurante. En outre et à titre d’exemple, ce n’est pas à la « capitale » de décider si les industries sablières peuvent se servir éhontément à l’embouchure des rivières bretonnes.

Pendant les vacances, une déferlante de touristes massacre le littoral au prétexte d’une « belle » pêche…
LLFP : La « belle » pêche est celle du plaisir. Certains aiment la compter aux kilos et dépeuplent le littoral en pêchant les ormeaux avec un sac a pommes de terre ; raison pour laquelle j’ai tenu à ce que mon livre soit disponible dans un maximum de commerces estivaux afin d’insuffler une prise de conscience salvatrice.

Après la pêche, vient la dégustation, écrivez-vous en ajoutant : « le plus important c’est le temps de cuisson », mais sans jamais préciser qu’il est préférable d’utiliser de l’eau de mer…
LLFP : (Sourire) Vous m’avez mal lu. Je l’évoque pages 56 et 69. J’évoque aussi un autre point essentiel page 55 : il est impératif de remettre les rochers à leur place comme ils étaient avant d’être retournés, car trois ans sont nécessaires pour reconstituer la flore d’une roche déplacée.

Un ultime conseil aux pêcheurs ?
LLFP : Ne soyons pas en compétition avec la nature. Chaque fois que nous nous y sommes risqués, ce fut à nos dépends. Ce livre explique pourquoi il est absurde de pêcher plus qu’on ne peut manger, et qu’il ne faut pas toucher aux petits coquillages ni aux bébés crustacés afin de laisser à la faune le temps de se reconstituer.

Un mot sur votre nouveau roman policier à paraître le 15 juin…
LLFP : Ce sera le second après Granit Rosse paru en 2013. J’envisage en écrire un tous les deux ans. Ernestine, mon héroïne, crêpière à Trébeurden dans les années soixante, enquête sur un nouveau crime à Ploumanac’h.

Son titre ?
LLFP : C’est parti pour durer.

Si vous aviez le dernier mot, Loïk Le Floch-Prigent ?
LLFP : La Bretagne est un pays authentique et merveilleux. Venez-y, découvrez-la, revenez-y, mais respectez-la. 

Propos recueillis par Jérôme Enez-Vriad – Mai 2015
Copyright J-EV & Bretagne Actuelle

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Guide de la Pêche à Pied en Bretagne
80 pages illustrées en couleurs
Editions Coop Breiz – 9,90 €

Granit Rosse
Roman broché – 208 pages
Editions Coop Breiz – 13,90 €


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