Journaliste, écrivain, producteur, on ne présente plus Patrick Poivre d’Arvor. Dans son dernier livre, Nostalgie des choses perdues, il brosse les souvenirs d’une époque où le virtuel était encore de la science-fiction. Bretagne Actuelle l’a rencontré afin de savoir si la nostalgie est passéiste ou, à l’inverse, si elle s’inscrit dans une continuité naturelle de la vie.
Jérôme Enez-Vriad : A vous lire, on a le sentiment que la politesse et la courtoisie sont en voie de disparition
Patrick poivre d’Arvor : L’époque manque effectivement de panache et d’élégance. Il en ressort une certaine vulgarité, ne serait-ce qu’à travers un manque de respect de l’autre. Mais c’est une question de cycle, nous sommes dans le mauvais, ça passera.
Votre livre est riche en références culturelles…
PPDA : Oui car le souvenir s’inscrit toujours dans un contexte particulier. Jeter un œil derrière l’épaule implique un minimum d’histoire et de culture afin de repositionner les choses dans une juste concordance.
Vous unissez à merveille culture populaire et élitiste. L’une des problématiques actuelles de l’enseignement, n’est-elle pas d’avoir clivé la connaissance universitaire et celle de la rue ?
PPDA : Sans doute avez-vous raison. Les intellectuels vivent dans un petit monde d’entre-soi et rechignent à populariser leurs connaissances par peur du ridicule. Faire un journal télévisé pendant 30 ans, aide à s’ouvrir au monde car l’information doit être à la fois qualitative et accessible au plus grand nombre.
« Sans les volutes, les affiches du septième art seraient moins belles », dites vous avec un regret de la disparition des cigarettes…
PPDA : J’ai le regret des cigarettes dans la manière dont on veut nous faire oublier qu’elles ont existé, et je le dis d’autant mieux que je ne suis pas fumeur, peut-être un cigare de temps en temps, pas davantage. Faut-il, comme on le fait désormais, retirer des illustrations la cigarette de Camus ou celle de Sartre ? Est-il indispensable d’effacer la pipe de Tati ? Ce révisionnisme du tabac est imbécile et contre productif. N’oublions pas que la cigarette d’Humphrey Bogart rappelle qu’il est mort d’un cancer.
Cette prohibition ne nous privent-elle pas de toute une culture liée aux objets : les fume-cigarettes, les briquets, un certain épicurisme du cigare…
PPDA : Si, bien sûr, mais surtout elle ne nous apprend plus à faire la part des choses.
Vous rattachez votre passion pour Saint-Exupéry à vos grands-parents paternels. L’auteur du Petit Prince disait : « La nostalgie, c’est le désir d’on ne sait quoi ». Quelle est la nostalgie de Patrick Poivre d’Arvor ? De quoi est-elle le désir ?
PPDA : Saint Ex. disait aussi : « Je suis du pays de mon enfance ». Pour moi, c’est Reims et la Bretagne. Chacun à leur manière, ces endroits sont ma nostalgie.
A propos de la Bretagne, vous ne lui consacrez aucun chapitre…
PPDA : (Sourire) – J’ai choisi de placer quelques déclarations d’amour dans plusieurs endroits du livre. Elles sont là comme autant de petits menhirs en mémoire d’une évidence : la Bretagne est belle, unique et inaltérable. Et puis j’ai déjà beaucoup écrit sur le sujet, le dernier livre date de 2012, un Que sais-je ? sur Les 100 mots de la Bretagne. Il faut savoir se renouveler, ou tout au moins ne pas se répéter.
Que pensez-vous du nouveau découpage des régions ?
PPDA : Ca me met hors de moi. Ma mère est née en Loire Atlantique. N’est-elle pas Bretonne pour autant ? Bien sûr que si, sauf pour quelques politiciens et technocrates. Mais n’oublions pas que si la Bretagne est une région à cartographie variable, c’est avant tout parce qu’elle est un pays indivisible.
Selon vous, les cartes-postales appartiennent au patrimoine sentimental. A quel patrimoine appartiendront demain les SMS d’aujourd’hui ?
PPDA : Je ne sais pas car ils auront disparu dans une immatérialité numérique.
Et de quels héros et héroïnes se prévaudra la jeunesse actuelle ?
PPDA : La question est importante car je regarde mes propres enfants sans le savoir. Pour qu’un personnage vive dans la mémoire collective, il faut qu’il ait le temps de s’y installer, hors tout semble désormais aller trop vite. Les princes et les princesses fonctionnent encore mais ce sont celles et ceux des générations précédentes. Le seul dont on peut dire qu’il aura sa place à coup sûr, est Harry Potter.
La technologie assèche-t-elle la vérité des choses ?
PPDA : Le progrès est indéniablement utile, mais il faut se méfier de ce qui devient trop facile et rapide. Tout changement impose d’en mesurer les bénéfices et les inconvénients. J’ai chez moi environ 20.000 livres et je les consulte de moins en moins à la faveur d’un accès numérique. Là ou la lenteur se dérobe, elle nous prive du temps nécessaire à une véritable analyse et une réflexion sereine. Alors, la technologie assèche-t-elle la vérité des choses ? Sans doute.
Dans le chapitre « Journaux » vous ne citez ni France Dimanche ni Ici Paris qui étaient deux incontournables des 70’s…
PPDA : Tout simplement parce que je ne les cautionne pas. Ils sont l’avant garde de la presse à scandale, celle-là même qui manque foncièrement d’élégance et confond panache avec coup d’éclat médiatique.
L’outing récent d’un homme politique, est-ce encore du journalisme ?
PPDA : Chacun vit comme il l’entend et avec qui il veut. Si l’on veut luter contre le Front National, faisons-le d’égal à égal en opposant une idée à une autre idée, avec des arguments, un raisonnement et une démonstration.
La presse est en train de couler sans panache, dites-vous…
PPDA : J’ai été très triste lors de la disparition de France Soir. J’y ai travaillé pendant un an, raison pour laquelle je lui consacre plusieurs pages dans mon livre. Sa mort dans la quasi indifférence est significative du malaise de la presse actuelle. On a laissé France Soir tomber dans des mains étrangères qui n’y connaissaient rien. Les anciens patrons de journaux étaient des créateurs, aujourd’hui ce ne sont plus que des investisseurs.
A propos d’investissement, où en est votre saga des Gens de mer en 5 volumes ?
PPDA : C’est en effet un investissement relatif a beaucoup de temps et d’énergie, un lourd travail de 10 ans avec mon frère Olivier. Nous sommes en train de terminer le dernier volume. L’ensemble sortira avant l’été prochain dans la collection Bouquin chez Robert Laffont. Nous y célébrons les océans à travers leurs aventuriers, leurs navigateurs, et souhaitons un maximum d’exhaustivité afin de n’oublier personne : les explorateurs, les pirates, les flibustiers…
A la fin du livre on se demande quelle est votre plus grande nostalgie ?
PPDA : Celle des êtres perdus.
Si vous aviez le dernier mot, Patrick Poivre d’Arvor ?
PPDA : La nostalgie est indispensable car elle renvoie à nos racines et ce sont elles qui nous permettent de tenir droit.
Propos recueillis par Jérôme Enez-Vriad – Décembre 2014
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Patrick Poivre d’Arvor
Nostalgie des choses perdues
Editions L’Archipel
205 pages – 18,50 €











