Selon un sondage officiel, près de deux tiers des Français reprochent aux médias de ne pas donner suffisamment d'informations positives. Pour autant, plus les nouvelles sont noires et mieux elles se vendent. Les Directeurs de CLÉS MAGAZINE, Perla et Jean-Louis Servan-Schreiber, refusent de souscrire au dictat du pessimisme. Cultures, philo, écologie, santé, sciences… chaque numéro propose de nouvelles raisons d’espérer en nous offrant les clés d’un monde à la charnière d’une (r)évolution sociale.
Jérôme Enez-Vriad : Pour quelles raisons sommes-nous à un point de jonction de notre histoire ?
Perla Servan-Schreiber : Après l’apparition de l’écriture qui distingue la charnière entre la préhistoire et l’histoire, puis celle de l’imprimerie qui a joué un rôle essentiel dans la transmission de la connaissance, nous vivons aujourd’hui trois révolutions simultanées : le numérique, la longévité et l’avènement des femmes.
S’agit-il d’un changement souhaité ou redouté ?
PS-S : Les deux. Aujourd’hui, le savoir et la connaissance sont en accès libre et gratuit, c’est sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Chacun peut ainsi participer en tant que récepteur, mais aussi comme transmetteur universel des sciences, de la culture, de l’érudition, et parfois même du n’importe quoi ! Un tel changement réjouit autant qu’il inquiète, car son amplitude fait que se côtoient les meilleurs sentiments et les plus condamnables desseins.
Internet est donc pour le meilleur et pour le pire ?
PS-S : L’actualité en témoigne, hélas !
L’écriture, l’imprimerie, Internet, entrons-nous dans le troisième panneau du triptyque ?
PS-S : Tout à fait. Il s’agit du même monde, de la même histoire, mais d’une nouvelle étape dont nous sommes en train de dessiner le décor de demain.
Est-ce la raison pour laquelle CLÉS MAGAZINE propose un nouveau regard ?
PS-S : Oui, avec un œil positif, constructif, mais surtout pas simpliste et moins encore naïf. Il est temps de prendre conscience que chacune de nos décisions engage des actes personnels qui, par ricochets, influent sur notre entourage et nous reviennent toujours en boomerang, que ce soit à court, moyen ou long terme. C’est d’autant plus vrai dans la révolution sociale et culturelle que nous vivons.
Un récent sondage atteste qu’être Français réduit de 20 % la probabilité d’être heureux…
PS-S : L’imaginaire morose des français est entretenu par les médias comme un fonds de commerce qui n’est pas sans conséquence sur leur quotidien. Il y a néanmoins des raisons d’espérer et de trouver du sens à la vie telle qu’elle est. Les gens heureux ont un regard positif sur l’existence : ils sont heureux par désir de l’être. Cela peut paraître primaire mais c’est pourtant aussi simple que ça.
Y a-t-il des éléments concrets qui attestent de l’optimisme français ?
PS-S : 80 % de nos concitoyens se sentent heureux, mais seulement environ 60 % sont optimistes. La dichotomie est frappante. Comparés à la Chine, nous sommes exactement dans le rapport inverse, puisque 40 % des Chinois se considèrent heureux et 95 % sont optimistes. La France et la Chine sont pourtant deux anciennes civilisations qui ont toujours rebondi face à leurs difficultés. Cette seule évidence devrait suffire à dynamiser l’optimisme français.
Pourquoi n’est-ce pas le cas ?
PS-S : Il y a plusieurs explications, mais c’est avant tout une question de culture et d’environnement. Les dimensions cognitives du peuple latin sont principalement émotionnelles et affectives, là où les Chinois sont davantage rationnels et moins prompts aux mouvements de colère.
CLÉS MAGAZINE évoque l’avènement d’un nouvel ordre social à travers le partage…
PS-S : Avec bientôt sept milliards d’être humains, nous allons devoir consommer mieux et autrement. Ce n’est pas un choix mais une obligation. Nous sommes à une charnière de l’évolution. Les réponses seront à la fois sociales et politiques, car il est indispensable d’administrer la cité en fonction des nouvelles habitudes qu’elle adopte.
Mais ne s’agit-il pas d’un partage égoïste davantage lié à des faits économiques qu’à une réelle générosité ?
PS-S : Peut-être. Quoi qu’il en retourne, il faudra nous en satisfaire car il n’y a pas d’autre solution. Vous savez, le partage, même s’il est lié à des avantages personnels, influe toujours sur une générosité. Question de temps et de changement d’habitudes.
Le partage n’est-il pas le crépuscule financier des états qui, sur des services gratuits, ne dégagent aucune TVA et donc aucun revenu ?
PS-S : C’est précisément la raison pour laquelle il va falloir ajuster le focus législatif en fonction de nouveaux impératifs.
Si je comprends bien, nous avons, d’un côté l’univers de la finance (soutenu par les politiques) qui nous pousse à consommer à coup de publicités intensives et, de l’autre, le rebours du consumérisme mené par le peuple à travers un renouveau du partage ?
PS-S : Absolument. Les rapports de forces sont en train de changer et l’avenir appartiendra à ceux qui anticipent cette évolution.
En dehors du partage, quels sont les changements sociaux à venir ?
PS-S : L’expansion de la population et, dans les pays riches, la prolongation de la durée de vie, obligent déjà à revoir nos habitudes. Nous entrons dans une ère où il n’y aura plus de travail pour tout le monde, et les nouveaux emplois génèreront des échanges transgénérationnels qui seront autant de fenêtres ouvertes sur des univers aujourd’hui encore très cloisonnés. En outre, les femmes sont en train d’acquérir une place prépondérante qui ira en s’accentuant.
Pourquoi ?
PS-S : Parce qu’elles vivent plus longtemps et en meilleur santé. C’est mathématique.
Etes-vous définitivement optimiste ?
PS-S : Oui, je suis très optimiste sur la nature humaine. Je fais confiance à l’intelligence. On se doit toujours de sortir grandi d’une période de creux.
Si vous aviez le dernier mot, Perla Servan-Schreiber ?
PS-S : Ce ne sera pas un mot, mais un souhait. Celui de vous connaitre davantage.
Propos recueillis par Jérôme Enez-Vriad – Décembre 2014
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