Lauréate du 53e Prix Bretagne-Breizh 2014 pour son récit de famille « Sorti de rien », l’écrivaine Irène Frain, dénoue avec pudeur et délicatesse le fil de sa filiation paternelle et nous raconte l’engagement de sa vie pour la Bretagne. Un entretien qui prend tout son sens en cette période de débats et de vives réactions sur la recomposition des régions
Tout commence pour par une affirmation maladroite, voire stupide. De celle qui laisse à tout jamais des bleus à l’âme et blesse profondément la dignité de ceux qui la reçoive, surtout en public. « Un jour, un journaliste m’interpelle : Vous qui êtes sortie de rien…. Quel rien ? La misère qui fut celle de mon père ? » Piquée au vif, mue par une colère ancestrale qui prend alors la parole, Irène Frain décide de retourner en Bretagne. Elle part à la recherche de ce père humilié qui ne plia jamais devant l’adversité. Elle enquête sur ce qu’il fut, s’interroge sur ce « Rien » dont elle est aujourd’hui la digne fille. Un père qui à 11 ans venait tout juste de passer son certificat d’études lorsqu’il se retrouva placé d’autorité par sa mère comme beutjul « enfant à tout faire » chez un paysan. Pendant quatre ans, « le dixième de dix », comme elle le nomme dans son livre, dormit dans le grenier de la soue à cochons, contraint à ne parler que breton avec ses autres camarades, valets de ferme. Un matin, l’adolescent prit son courage à deux mains et partit se réfugier chez son frère Joseph, qui lui enseigna son métier de maçon. Mais il avait perdu l’habitude de s’exprimer en français et désormais personne ne le comprenait. A cet instant, il connut une nouvelle fois la honte. Il décida alors d’investir l’argent de sa première paie dans l’achat d’une grammaire française et d’un dictionnaire breton-français pour « réapprendre le français ».
Secret de famille
Plus tard, cet homme secret, énergique et courageux prendra sa revanche contre l’injustice et deviendra à force de concours et de lectures choisies professeur pour adulte. Irène Frain est naturellement bouleversée par son histoire familiale. A Cléguérec dans le Morbihan, elle rencontre à la manière de la talentueuse journaliste qu’elle est, les derniers témoins vivants de l’exil paternel forcé. Sept ans après sa disparition, elle fouille le contenu d’une petite valise noire bourrée de lettres et de poèmes que lui avait léguée son père avant de mourir. Petit à petit, elle comprendra d’où lui vient son amour pour les mots et les livres et percera jusqu’au secret de son prénom. L’auteur du Nabab, d’Au royaume des femmes, des Naufragés de l’île Tromelin ou de Beauvoir in love, livre ici un récit personnel et poignant. A travers l’évocation de son père, elle retrace la saga de ces millions de héros ordinaires qui se battent quotidiennement sur la planète pour se nourrir, progresser et donner un sens à leur vie. En cela, Sorti de rien part de la Bretagne pour toucher à l’universel. L’ouvrage pose également avec acuité et urgence la question de la dignité des hommes qui se confond bien souvent avec celle des peuples, breton, touareg ou tibétain, lorsqu’ils subissent l’arbitraire des puissants ou de ceux qui sont censés les représenter.
David Raynal : Pourquoi avoir attendu tant de temps pour parler de votre père, même si vous aviez déjà évoqué votre enfance bretonne dans La Maison de la source (2001) ?
Irène Frain : Le deuil c’est long. Mon père est mort en 2006 et avant sa mort, il a eu le temps de me lancer des pistes, des signaux. J’ai senti, par bribes qu’il voulait que j’écrive ce livre. De fait, il m’a laissé une valise noire toute cabossée qui contenait quantité de documents, des lettres, des carnets, des récits et des rêves qu’il avait échafaudés avant et après la guerre. En fait, j’avais perçu lorsque j’avais rapidement inventorié la malle que c’était un trésor de mémoire. Je n’osais pas le toucher, j’étais bloquée, et comme toujours il faut un déclencheur. Il y en a eu un.
D.R. : Comment avez-vous mené cette enquête quasi-journalistique ?
I.R. : L’origine du mot histoire est un mot grec qui veut dire enquête. Il y a une parenté très étroite entre l’écrivain, l’historien et le journaliste. Quand on pousse ces trois fonctions à leur sommet, on rejoint la littérature. Lorsque l’on écrit un livre, il faut trouver une langue, qui frappe, entraine et rende le lecteur captif. En l’occurrence, c’est l’enquêtrice de famille qui avait envie de comprendre les secrets qu’elle avait découverts dans la valise noire. J’étais dans une quête existentielle presque une quête du Graal au fin fond de la Bretagne des forêts. Cela avait un côté arthurien.
D.R. : Pensez-vous que la Bretagne d’aujourd’hui soit fondamentalement différente de celle de votre père ?
I.R. : Je crois que la Bretagne contemporaine a conservé ses valeurs fondamentales. Le passé breton est toujours là, à fleur de peau. En Bretagne, nous avons eu depuis toujours la volonté de rebondir. Nous sommes un peuple énergique de résistants et surtout nous avons l’énergie « le nerzh ». Je crois également que nous bénéficions d’un formidable gisement de matière grise. La matière grise, c’est la seule grande énergie renouvelable au monde. On la transmet aux enfants, on la diffuse dans l’instant par cette volonté de croire. En cela, nous ressemblons à ces formidables réservoirs d’énergie humaine que sont l’Inde, la Chine ou l’Afrique. Souvent, je me sens bien dans ces pays parce que c’est ce que j’ai connu gamine. Nous sommes malheureux en ce moment pour diverses raisons, mais nous ne sommes pas dépressifs, car nous avons cette combativité bretonne et les moyens d’innover.
D.R. : Que vous a apporté en définitive son exemple ?
I.R. : Mon père m’a fourni un kit de survie pour affronter les difficultés de l’existence. J’ai toujours été une battante. Je crois à la force des mots et suis naturellement attirée par la culture des autres. Je sais aujourd’hui à qui je le dois. Et puis, il m’a donné une conscience bretonne. C’est un homme qui était habité par le « non » des Bretons. Quand sa dignité était atteinte, il était capable de tout rompre.
D.R. : Quels sont les personnalités bretonnes du passé et du présent qui vous fascinent ?
I.R. : Ce sont tout d’abord les auteurs plus ou moins anonymes de la matière de Bretagne. Tous ces collectifs qui ont inventé Arthur, Viviane, Morgane. Je me souviens aussi des Vénètes qui ont combattu Jules César et qui n’a dû sa victoire qu’à un coup de chance insensé. Anne de Bretagne est également un personnage complexe et fascinant. C’est une grande figure de la Renaissance européenne qui s’est retrouvée au cœur d’enjeux personnels extrêmement douloureux. La question s’est posée sur sa capacité de donner des héritiers à la Couronne. Elle a notamment vécu dans les pays de Loire dans une zone géographique où les Bretons apportaient tout leur talent et leur savoir-faire au sein de quartier qui s’appelaient des Bretonneries. Je pense aussi bien sûr aux écrivains comme Chateaubriand, Ernest Renan ou Victor Segalen. Et tous ces immenses poètes, Saint Pol Roux, Tristan Corbière ou encore Max Jacob qui est la marque de l’ouverture au monde des Bretons puisque sa famille de tailleurs d’origine juive fournissait des costumes et des broderies à Quimper. Aujourd’hui, j’admire tous ceux qui ont contribué à affermir la conscience moderne des Bretons, Alexis Gourvennec dans l’économie, Alan Stivell, Dan ar Braz et les Tri Yann dans la musique. Leur travail sur la réappropriation de la culture bretonne a été capital pour les écrivains de ma génération, pour qu’ils se sentent plus confiants.
D.R. : Quels sont vos projets littéraires ?
I.R. : Dans l’immédiat, je compte me mettre en friche. Je ne suis pas quelqu’un qui écrit par devoir mondain ou par nécessité d’écrire. En fait, je trouve mes livres dans la vie. Je vais à la rencontre des gens, je les observe, les écoute. C’est souvent pour moi la meilleure façon de travailler. Et puis les choses coagulent d’un coup comme pour « Sorti de rien ». Un matin, je m’assieds à ma table et en trois ou six mois un livre arrive. Je crois que nous sommes tous comme cela en Bretagne, nous aimons bien construire des choses qui ont du sens.
Propos recueillis par David RAYNAL
Pour en savoir plus sur l’auteur
« Sorti de rien » d’Irène Frain aux éditions du Seuil











