Jacques Beun regarde à l’endroit, à l’envers et en coupe. A Rennes, dans cette unité de lieu et pas de temps, il surprend l’ombre des séquoias géants. Leurs silhouettes sont de Corot, les ciels de Rembrandt, partition Haendel ou Vivaldi, la capitale bretonne est donc baroque et pas que dans ses chapelles ou sur les cimaises de son musée.
Fermez les yeux. Rouvrez-les.
C’est un jeu. Où êtes-vous ? Sur quelle île vous a-t-on déposé ? En quelle contrée de quelle jungle ? Sous quel tropique ? Dites, cherchez encore.
Que reste-t-il ici de connu sinon trois reflets de parapluie reflétés de pluie, un peu rosés, vaguement rouges, quelle est cette île, est-elle moins tropicale, plus tempérée qu’il n’y paraît si des gens, du moins leurs ombres ou leurs silhouettes, en tous sens, y passent. Les photos de Jacques Beun sont à regarder comme en songe. Tout est vrai dans un songe, rien ne ment. Le cadre est véridique, sauf que les épaisseurs du verre créent donc de ces champs et de ces contre champs, de ces fonds de façade qui s’avèrent des voiles ou des rideaux d’arbres bordés d’horizon.
Allez, on vous le donne en mille. Le voyage a assez duré, le temps d’un faux suspense. Ici que ce baroque vivaldien se joue, rien n’est faux, tout est vrai, sur un théâtre familier de tout rennais.
Tout ici n’est qu’effet de serre au très bon sens du terme. Vous êtes au Thabor, promeneur solitaire à l’instar de Jacques Beun. Il regarde à différentes heures, à différents moments de saisons différentes, le même théâtre de lumière. Projecteurs naturels. Plantes intactes, sauvées des pots ! Luxuriance rennaise, tropique sur Vilaine.
J’ai fait visiter Rennes à de nombreux collègues ou amis venus de l’Est européen. De la cathédrale et de son vieux quartier, du Champ de Mars, clairière moderniste ou des quelques incursions vers le Parlement, par exemple, ou le Thabor, c’est toujours ce dernier qu’ils retenaient comme le plus monumental et formidable haut-lieu rennais.
C’est ici. Dans cette unité de lieu et pas de temps que Jacques Beun surprend l’ombre des séquoias géants. Leurs silhouettes sont de Corot, les ciels de Rembrandt, partition Haendel ou Vivaldi, Rennes est donc baroque et pas que dans ses chapelles ou sur les cimaises de son musée.
Il suffit d’aller au Thabor. Jacques Beun l’a fait. Il a ouvert les yeux. Son regard a vu cela : cette nature engendrée de miroirs, sublimée de vitres, ce paysage à double ou triple fond, ces portes fermées qu’on croit ouvertes, ces gravillons d’humeur ou ces ombres allongées, regardez, vous les reconnaissez, les réverbères art déco du parc dessiné par les frères Bülher. Ces derniers seraient assez ravis de voir ainsi se mirer leur jardin, et les serres ainsi servir de motif au photographe.
Ici le candélabre signe l’appartenance !
Le peintre peint donc au motif et le photographe pourquoi pas ! Il nous rend avec ses couleurs, est ce que cela se dit, des sépias-couleurs, c’est-à-dire qu’ici la plaque sensible est en surépaisseur et que le motif s’affirme en disparaissant.
Les chaises alignées le sont moins ni l’ordonnance des allées. Les bananiers poussent au milieu de tout et le regard croche dans quoi sinon un ciel de fleurs et en bas, un sol doré s’élève. Beun nous donne le tournis, c’est en cela qu’il est baroque, mais si l’on perd le sens, et on ne déteste pas que le haut soit en bas, on voit qu’il s’agit de plantes, on voit d’où part le ciel y compris si c’est d’en bas. Le ciel est par-dessous le toit, pardon Verlaine, ne nous en veuillez pas, c’est à Rennes et on peut se permettre cette fantaisie. Jacques Beun photographie en Phantasie ! Un pays où chacun peut librement se balader. Un territoire, mais plutôt onirique. Irisé. Pas flou, halluciné, quasi psychanalytique ! La Phantasie est une contrée particulière, habitée de sortilèges, une contrée de songes disions-nous au départ, mieux, d’hallucinations, où le dedans et le dehors se transbordent, se métamorphosent l’un l’autre : ce que vous prenez pour une porte ne s’ouvre ni ne se ferme pas forcément et une voûte peut en cacher une autre, dont la moindre courbe n’est pas que pierre, mais un reflet de vous. Ou de vos songes, donc !
Jacques Beun regarde à l’endroit, à l’envers et en coupe. Restent ces photos numérisant l’imaginaire. Le photographe signe de son nom des pots, des bacs et des chaises, un formidable et si humble arrosoir ou un geste d’architecture : est-ce Jacques Beun qui les invente ou nous, pour la première fois ? Tout ce qu’on voit quand on passe ou repasse devant le familier, Jacques Beun l’avère étrange, généreux, le Thabor comme on ne l’a jamais vu, imaginé autant que réel.
L’art subtil est de nous y confondre. Les jardiniers cultivent aussi le rêve !
Gilles CERVERA
Bon à savoir
Exposition Effet de serre Chapelle St Yves, Office du tourisme, 11 rue Saint-Yves, Rennes, jusqu’au 22 juin.
Ouvert le lundi de 13h à 18h, du mardi au samedi de 10h à 18h et le dimanche de 11h à 13h et de 14h à 18h.
Entrée libre et gratuite
Exposition collective au Vivier sur mer, 1 rue de la Mairie, Rennes, du 21 juin au 5 juillet.
Ouvert tous les jours de 11h à 19h.











