On pourrait presque l’appeler « Abécédaire » ou « Encyclopédie amoureuse ». Le nouveau livre de Claude Devallan consacré à la Bretagne confirme la passion de l’auteur pour la péninsule armoricaine.
Il nous en avait déjà donné de nombreux avant-goûts dans ses ouvrages précédents. On se souvient, entre autres de Une résistance bretonne contre Henri IV .Voici qu’il récidive dans un ouvrage où le souci scrupuleux de l’histoire le dispute à la volonté d’ouvrir les passionnants chemins de l’avenir.
Car la Bretagne de demain aura peu à voir avec celle d’hier et Claude Devallan n’est pas homme à laisser les souvenirs prendre le pas sur les débats contemporains qui dessinent le futur de la région ; S il connaît parfaitement les usages d’autrefois, ceux d’une société fondée sur des traditions et des rites séculaires, il sait surtout que demain se laisse deviner encore plus « global » qu’aujourd’hui. De là des échappées nombreuses dans les villes qui dessinent le triangle économique fondamental : Rennes, Nantes, Brest. A l’époque de la mondialisation débridée, l’auteur en dénonce les dérives les plus scandaleuses. A cet effet, il dresse un portrait décapant et particulièrement visionnaire de l’usinier Dur, fils de maquignon devenu roi du poulet, parti s’installer en Amérique du Sud au nom de la course effrénée à la rentabilité et abandonnant sans états d’âme ses salariés –modernes journaliers et vrais manants contemporains – aux affres du chômage et de la misère. Une ouvrière de cinquante-huit ans est alors citée à comparaitre qui déclare à mots simples et définitifs : « Notre travail a été transféré en Amérique et des cargos entiers de poulets arrivent maintenant à Brest. J’ai tout donné. Je suis cassée de partout. Pour rien ».
Devenue royaume de l’agriculture productiviste, la Bretagne a perdu en chemin une belle partie de son âme. Sa paysannerie a été littéralement « soufflée en chemin ». Claude Devallan s’en navre, mais connaît assez son pays pour s’extasier encore des derniers territoires d’Argoat – son pays de cœur- demeuré s à l’écart de ce puissant mouvement d’uniformisation. Restent en effet ces maisons « aux murs épais comme des bastions de forteresse. A côté de la grange, il y a l’étable, les hangars, le fournil, puis le courtil, le verger et les champs. Des générations ont vécu et travaillé là ».
Qui dit « encyclopédie » bretonne dit encore Alan Stivell, Festival de Lorient, Château de Nantes, soirées étudiantes à Rennes… Entre autres… Claude Devallan, de sa plume fine, amusée et précise, revisite l’ensemble de ces « lieux communs » et en détourne tous les clichés dont il dénonce les leurres – et l’appauvrissement de la pensée et de la perspective qu’ils induisent. Ce faisant, il renouvelle notre regard sur la péninsule et impose, au fil de ces 200 pages, l’apport d’un regard neuf. Cette perspective est avant tout intelligemment critique : notre société bretonne y est peinte sans concession, à l’aune de ses dérives et de ses « ratages », de ses dérives et de ses aberrations, mais aussi (et fort heureusement) au prisme inversé de ses réussites saisissantes, et, surtout, des résistances qui s’y organisent et s’y fédèrent.
Plaisamment construit, cherchant toujours à s’éloigner de la sécheresse d’une thèse dont il possède pourtant la richesse documentaire, l’ouvrage se présente à la façon d’un roman ou, plutôt, d’un conte philosophique du XVIIIe siècle. A cet effet, l’auteur invente un héros, Jean-Daniel, sorte de « Persan » moderne qui parcourt la Bretagne en tous sens en compagnie de son assistante Perronelle, et rencontre les acteurs économiques de demain, lesquels l’épouvantent par leurs jargons dénués d’humanité, leur respect effrayant de la seule réalité froide et mercantile qui les gouverne, leur obsession d’une croissance sans foi ni loi, sans rime ni raison. Devenu aussi sage qu’un moderne Candide, Jean-Daniel – et Claude Devallan avec lui- appelle au bout du compte à un futur raisonné, moins destructeur, conscient du fait qu’il n’est, au bout du compte « de richesses que d’homme ».
Gabriel MONOD
Le défi d’un Breton par Claude Devallan aux éditions Publibook – 202 pages, 22€












