Grand poète de Bretagne, Gérard Le Gouic nous livre son autobiographie d’enfance. C’est émouvant et cocasse. Un mélange de fantaisie et d’amertume.
Comment trouver son souffle quand l’enfance est d’un ennui affligeant, quand ceux qui vous entourent ne le sont pas moins ?
Gérard Le Gouic nous guide, à travers des souvenirs racontés par bribes, des faits livrés bruts, et nous offre son regard d’enfant sans indulgence, mais non dénué d’humour, sur l’intimité de sa famille, émigrée dela Bretagneà Paris, pendant les années de l’Occupation.
Au début du récit, ce sont paroles sans musique et style aride, pour raconter une enfance sans chaleur, sans horizon, bornée par des parents méfiants et repliés sur eux-mêmes. On craint presque de s’ennuyer à cette lecture.
La magie toutefois opère rapidement. Vite, on est sous le charme de cette écriture de la désillusion. Nul lyrisme chez Le Gouic, aucune prétention à enjoliver le réel, à transformer une enfance terne et blanche en paysage coloré. Mais justement, on se grise de cette grisaille. On devine –dût-on parfois en souffrir- qu’elle est du côté de l’absolue vérité et, comme telle, plus poignante et plus juste que les souvenirs vivement éclairés de ces enfances idéales dont on est souvent fondé à se demander si elles ne sont pas surtout des constructions mentales a posteriori.
Au 66 de la rue Emile Richard, ceux qui vivent là sont simplement « d’un certain niveau » : on n’y voit pas d’ouvrier d’usine… « La plupart étaient des employés subalternes […] Les enfants étaient peu nombreux, comme dans toute habitation d’un certain niveau. »
La figure du père est celle d’un oisif : « J’ai le temps » répète-il sans cesse. Ce qu’il aime, ce sont les discussions, les débats et le vin rouge…Ses mésaventures sont nombreuses et il les raconte, avec un goût prononcé de la mise en scène.
La mère obéit le plus souvent au père et ne ménage pas sa peine. A force de travail, elle réussit à devenir lingère. Elle est sévère et donne des corrections magistrales à son fils de peur qu’il ne finisse en prison. Mais, parfois quand le père est absent, ils mettent très fortla T.S.F. et valsent ensemble entre la table et le buffet…
Ainsi se succèdent les scènes du théâtre quotidien d’alors. Elles suivent l’ordre capricieux, débridé toujours, de la mémoire vagabonde. Des flashs venus de loin livrent à notre curiosité un quotidien où la vie semble tenue à l’étroit, mais source aussi, parfois d’une étonnante fantaisie –et l’on se surprend à entendre venir souvent sur nos lèvres cette étonnante expression, presque un oxymore, émotion loufoque .
La découverte de la sexualité du petit garçon est le fruit du hasard : un livre oublié sur une armoire, les mots que lui chuchote une prostituée de la rue et la honte qui s’en suit. Mais ce sont surtout les « pratiques » des copains de l’école en ou encore quelques nuits avec sa cousine plus âgée à la ferme qui constituent tout son maigre bagage en ce domaine.
L’arrivée des Allemands –ce drame- est, pour lui, qui a quatre ans, un évènement sensationnel. Echappant à la surveillance des adultes, il s’élance au devant d’eux :« agitant les bras comme pour mieux les accueillir ou les inviter à rebrousser chemin. »
À travers ces scènes et beaucoup d’autres, l’auteur tisse patiemment sa toile et nous livre, in fine, un tableau plutôt sombre et sans concession, mais vibrant, des siens et de toute une époque révolue. Un monde, dont les soucis et les joies semblent n’avoir plus grand-chose à voir avec les nôtres. Et c’est au nom cette raison ancienne et cependant ici présente- laquelle nous invite à adopter le regard curieux et avide de l’ethnologue- que cette autobiographie singulière prend vraiment son sens – sa déconcertante saveur.











