On ne peut lire De l’un à l’autre, recueil poétique de Thierry Metz publié aux éditions Jacques Brémond, distraitement, ou à distance, mais cœur serré et convaincu si besoin encore était d’avoir affaire à une voix majeure – bien trop tôt disparue- de la littérature contemporaine.
Fermé le livre de ce jeune mort, on demeure comme très embarrassé d’être seul avec soi et hanté longtemps de l’ombre suiveuse et résolument tenace de cette écriture grave et sourde, sorte de précis de mémoire neuve et indispensable que fouaille sans tendresse le poète.
Sur des toiles filées, des petits formats de Denis Castaing (photographiés et rendus ici à soins parfaits par Paul Amouroux), Thierry Metz pose des mots brefs et durs qui frappent sans l’espoir jamais d’une relâche. Une parole définitive vraiment, vive et tranchante, brève et elliptique, sans répit ni pause dans l’angoisse. Une parole qui est encore feu noir et instaure un dialogue longuement poursuivi entre le plasticien et l’écrivain. L’écriture borde les tableaux, déclinant une grisaille que rien n’interrompt, une douleur concentrée, une façon de déroute consentie.
On sait assez que la mort précoce n’ajoute rien à l’œuvre d’un artiste, ici un maître-écrivain. Pourtant, la tragédie double qui fut celle de Thierry Metz, celle de l’ingratitude d’une condition sociale et matérielle évoquée en 1990 dans Le Journal d’un manœuvre puis en 1995 dans Lettres à la bien-aimée – « La journée à l’atelier, la soirée dans la chambre, à cinq ou plus, les couloirs, les portes, un cahier sur la table » – celle du suicide quelques années seulement après la publication de ses textes fondateurs, dessine autour de l’écrivain un halo de crispation, d’urgence, de peine majeure, de brièveté fauchée en plein essor. D’où ces textes laconiques – à peine parfois des poèmes, juste quelques lignes souffrantes, apparemment confiées à la feuille – ces beaux papiers pur chiffon du Moulin de Larroque – dans le geste panique de s’en défaire et de les livrer, cœur nu et tremblant. Une tension extrême donc qui s’impose cependant avec assez de force pour conférer à cette écriture de la perte un statut de repère pauvrement stable au sein d’un univers mental cerné par les puissances lourdes du désarroi, de la rage et du doute.
Il n’y a rien dans le cercle
Rien que le cercle
seul instant de souffle
et de regard
quelque chose là
oublié par le fil
ni tête ni astre
mais un silence.
Comment nommer cette poésie ? Elle est une parole cruelle et cependant longée de tendresse qui oriente notre lecture vers ces zones imprécises qui ont nom découragement, vague et manque. Elle nous rend à une vraie nudité qui est avant tout celle, contagieuse, de son créateur ;; L’écrivain semble tendre de toutes ses forces vers le miroir ébréché et faux d’une lumière hier régnante, aujourd’hui disparue, déserte à elle–même et comme happée de l’intérieur.
Quelque chose en rupture
entre le mur et la table
quelque chose qui n’ose pas se réunir
attiré par la marge
par un geste que rien n’explique
simplement arrêté
parmi les heures.
Une chose demeure certaine : Thierry Metz n’est ni conteur ni charmeur. S’il nous ensorcelle, c’est à sa façon sourde, mate et débarrassée de toute emphase parasite. On aurait voulu le rencontrer quand il en était encore temps pour lui demander si vraiment le lyrisme l’ennuyait. Il nous semble que oui. Du moins certain lyrisme court, pompeux, boursouflé, trop vite satisfait de lui-même. L’écrivain se défie de cette sorte de vernis fade et superficiel qui n’est définitivement pas sa façon. Aussi bien, son mouvement de plume en est comme abrégé. Sa pensée court, galope même à la densité, à l’essentiel. L’homme travaille au plus serré des objets, des regrets, des remords, des temps vides, du chagrin . De cette sécheresse revendiquée – l’écriture comme ramassée en boule enfantine de tendresse contre la peine et morte au vertige chantant des mots – peut naître un surprenant florilège, étonnant bouquet de poèmes comme étrangers à nos usages , étranglés dans une sorte de torsion douloureuse :
Ce qu’on pourrait écrire
s’est maintenu ici
dans ces parages noirs
comme une pierre un galet
jusque dans sa colère
dont je fais un visage
Toujours dans l’interstice donc, à mi-chemin d’une poésie contenue à l’extrême et d’une prose millimétrique, ciselée au plus juste, dans la concision fondamentale d’un livre court comme une longue épitaphe, l’espoir ténu pourtant ici et là continue de se frayer une voix mince, emprunte la porte étroite, sauvé justement et uniquement par la seule magie tremblante des mots nus :
Tu vas vers autre chose
presque l’invisible
un oiseau dans chaque main
cueillis dans l’arbre.











