Né à Paris d'un père originaire de Pontivy, Alain Chamfort n'a jamais coupé les liens avec le Morbihan. Le chanteur, dont la carrière de plus de cinquante ans l'a mené des studios de Claude François aux collaborations avec Serge Gainsbourg et Jacques Dutronc, évoque ses attaches bretonnes, son dernier album L'impermanence (2024), son livre d'entretiens Temps forts (octobre 2025) et une double tournée qui se poursuit.

Votre père était originaire de Pontivy. La Bretagne était présente dans votre enfance ?
Beaucoup. Mon père, qui était monté à Paris avec ses parents quand il avait 7 ans, après la guerre 14-18, était très nostalgique. Il était très sensible à toutes les évocations de la Bretagne, comme une procession, des gens en costumes… Il était toujours très ému. Ça le ramenait à ses ancêtres.

Vous y êtes venu en vacances enfant avec vos parents, comme on le voit dans le livre d’entretien Temps forts que vous avez publié en octobre 2025. Vous êtes resté attaché au Morbihan ?
Bien sûr. Avec mes parents, je venais à Pontivy, à Bieuzy. Ma grand-mère paternelle avait quatorze frères et sœurs. J’y ai encore de la famille. Quand je chante dans la région, des gens viennent me voir en disant : « Je suis ton arrière-petit-cousin ! » Et je suis sûr que c’est vrai. Ensuite, je suis venu beaucoup à Quiberon et dans le Golfe. J’adore l’île d’Arz et l’île aux Moines. C’est magnifique. On ne s’en lasse pas. Étienne Roda-Gil m’avait d’ailleurs écrit une chanson que j’ai chantée, qui s’appelait Locmariaquer, qui évoquait les femmes de marins attendant le retour des bateaux.

Est-ce que la mer vous a nourri, inspiré ?
J’ai eu l’occasion d’acheter un voilier et j’ai souvent navigué. J’ai même fait une transatlantique pour essayer de trouver l’inspiration. Honnêtement, quand on est sur un bateau, on n’a pas vraiment l’occasion d’écrire grand-chose ; il faut faire les quarts, surveiller. Mais d’avoir vécu ce moment suspendu, une quinzaine de jours pour traverser, ça vous remet à l’échelle. On n’a pas beaucoup de pouvoir sur la mer. Par moments c’est formidable ; par moments c’est furieux, dangereux, et ça ne prévient pas. Il y a un dicton : les deux meilleurs jours pour un marin, c’est le jour où il achète son bateau et le jour où il le revend (rires).

Vous vous sentez breton ?
Chamfort, c’est un pseudonyme décidé par Claude François, pour qui mon nom, Le Govic, reflétait trop clairement mes origines. Il voulait un nom qui fasse français sans qu’on sache d’où. Dans ma vie privée, je me revendique beaucoup plus Le Govic. Mes enfants s’appellent Le Govic. Le nom vous oblige à prendre conscience de vos origines. Je me sens héritier de quelque chose transmis par mes ancêtres. Ça fait renaître un passé, surtout parce que ma famille était extrêmement modeste. C’étaient des paysans sans terre, sans propriété. Il n’y avait pas de travail en Bretagne, et les gens partaient à Paris simplement pour pouvoir manger. Ma grand-mère est devenue bonne, mon grand-père ouvrier. Il y a cette chose-là qu’on garde en soi, quelque part, de considérer que ces gens ont dû s’arracher de leurs origines, de leur coin de terre.

Y a-t-il un état d’esprit breton dont vous vous sentez proche ?
Les Bretons peuvent être un peu fermés dans un premier temps, ils ont besoin qu’on gagne leur confiance. Mais une fois que la porte est ouverte, si on ne les trahit pas, ce sont des gens qui ont beaucoup de cœur. Ils ont peut-être été obligés de se protéger. La nature bretonne est rude. La pêche aussi, ça demande un caractère, de la pugnacité. Ça ne permet pas forcément d’être très ouvert à ceux pour qui les choses sont plus faciles.

Claude François vous a lancé au début des années 70. Au fond, vous regrettez ce pseudonyme ?
Je ne peux pas dire que je le regrette, parce que ça a d’abord été une manière de me protéger, et j’ai ensuite rencontré le succès sur ce nom-là. Mais sur scène, au début, je me demandais où j’étais. Je n’écoutais pas mes disques quand je rentrais chez moi. Mes amis non plus. Il y avait une espèce de décalage entre la vie que j’avais comme chanteur et l’homme, Le Govic, qui rentrait chez lui un peu perdu. Quand on travaillait pour Claude François, on formatait des chansons pour toucher le plus grand nombre. On a réussi, mais à un moment donné, au nom de quoi ? J’avais l’impression d’être à côté de ce que j’étais véritablement. Ça a été décisif pour moi de sortir de ça, d’aller vers quelque chose de plus personnel.

Votre album L’impermanence est sorti en 2024 et vous l’avez annoncé comme le dernier tout en indiquant que vous continuerez à enregistrer. C’est-à-dire ?
L’album est un format qui ne correspond plus du tout à l’attente des gens. Ils vont sur les plateformes et choisissent les chansons qu’ils aiment. Sortir trois ou quatre titres, c’est suffisant. Je suis en train d’essayer de composer de nouvelles chansons.

Cette notion d’impermanence, c’est fondamental pour vous ?
C’est du bon sens je crois. On n’a pas vraiment de prise sur son destin. Il faut surtout essayer d’accompagner le mieux possible ce qu’on a la chance de vivre. Il y a aussi, dans cette époque qui propose un chamboulement général, un besoin de prendre du recul pour ne pas être submergé par des informations qu’on n’a pas le temps d’analyser qu’elles sont déjà remplacées par d’autres.

La chanson La Grâce ferme l’album. Vous vous y demandez si vous avez su toucher les gens autant que ceux qui vous ont touchés. Le clip convoque de grandes voix de la chanson française (Sanson, Clerc, Daho, Souchon, Biolay, Armanet, Miossec…). Comment les avez-vous choisies ?
Ce sont des gens qui écrivent leurs chansons eux-mêmes, et vis-à-vis desquels j’ai la sensation qu’ils ont entrepris leur fonction d’artiste de la même manière que moi. Des gens qui ont fait leur chemin en étant eux-mêmes, en essayant de trouver leur vérité par rapport à ce qu’ils écrivaient. Est-ce qu’on arrive à parler aux gens ? Est-ce que le mot employé sera entendu comme on l’entend ? Il y a tellement de nuances, de filtres. C’était un peu le sujet de cette chanson.

Après des décennies de métier, avez-vous une réponse ?
Il y a des gens qui sont là depuis très longtemps. Des témoignages gentils, des petits signaux d’amitié qui se manifestent de temps à autre. Quand je sens que des gens me disent vraiment qu’ils m’aiment bien, j’ai l’impression que ce n’est pas juste pour faire plaisir. Ça fait chaud au cœur. On a besoin de ça. On a besoin d’avoir de vraies relations, de vrais échanges honnêtes, forts et sincères.

Votre spectacle Le meilleur de moi-même retrace les grandes rencontres qui ont façonné votre carrière. Comment les décririez-vous ?
C’est mon parcours. Dans ce spectacle, que je joue en alternance avec la tournée de mon album et où je raconte à Valli, ancienne chanteuse du groupe Chagrin d’amour et journaliste musicale, j’essaie de remettre les choses dans l’ordre où je les ai vécues. Pourquoi je me retrouve là ? Parce que j’ai été construit avec des rencontres, et ces rencontres ont été déterminantes, chacune pour des raisons différentes. Claude François, c’était quelqu’un qui avait cette idée d’offrir du spectacle, d’offrir un moment un peu en suspension dans la vie des gens, d’arriver comme une espèce de dispersion de paillettes et de joie de vivre. Je pense que ça appartient à ce métier-là. Dutronc, c’était un contre-exemple total. Il n’avait pas envie de faire ce métier, il trouvait ça ridicule. Il mettait cette distance, il était presque trop lucide, avec beaucoup d’autodérision dans tout ce qu’il faisait. Il faisait beaucoup de choses pour nous faire rire, nous les musiciens qui étions derrière lui. Il n’a jamais voulu se prendre au sérieux. C’est étonnant. Il est unique dans son genre. Tous ces gens-là ont permis cet itinéraire.

Vous tournez toujours cet été. La scène, à ce stade de votre carrière, ça vous apporte quelque chose de différent qu’il y a trente ans ?
Avec les années, j’ai constitué un répertoire suffisamment riche pour faire un tour de chant équilibré : des chansons que les gens ont entendues à la radio, qui résonnent par rapport à des événements qu’ils ont vécus et des chansons qui n’ont pas bénéficié de médiatisation, qui permettent de mieux connaître ce que j’ai fait. Sur scène, les gens sont dans une attention particulière après avoir entendu Manureva ou d’autres chansons qui les ont rassurés, et d’un seul coup ils sont plus enclins à découvrir des choses qu’ils n’auraient pas choisies autrement. Ce n’est nulle part ailleurs que sur scène qu’on peut faire ça. Au bout de deux heures, les gens ont entendu les chansons qu’ils aimaient, découvert des chansons qu’ils ne connaissaient pas, et rencontré un humain qui est venu passer du temps avec eux en offrant ce qu’il est.

Recueilli par Grégoire LAVILLE.

2 Commentaires

Jerôme ENEZ-VRIAD 19 juin 2026 at 9 h 43 min

Elle est très bien cette interview.

Christine Collado 20 juin 2026 at 17 h 04 min

Toujours vrai, humble et touchant.

Laisser un commentaire

Articles similaires

Autres articles de la catégorie L'invité