Pourquoi Ernest Renan (1823-1892) est-il un peu tombé dans l’oubli ? Le journaliste et écrivain Jean-Michel Djian, originaire des Côtes d’Armor comme l’académicien breton, s’interroge dans un livre où l’actualité rejoint souvent son analyse de fond sur les ressorts de la pensée de Renan et ses fortes intuitions.

« Le plus inconnu des illustres savants du XIXe siècle »: c’est en ces termes que Jean-Michel Dijan (né à Saint-Brieuc) parle du Trégorois Renan, cet ancien séminariste né à Tréguier, devenu à la fois savant et écrivain, et auteur en 1863 d’une Vie de Jésus qui fit beaucoup de bruit dans le Landerneau catholique (et au-delà). « Le Celte protéiforme, affirme Djian en parlant de Renan, fabrique en douce une laïcité conquérante sans renier l’histoire de la chrétienté. Mieux, il en propose une combinaison vertueuse faite d’un humanisme généreux, d’universalisme gracieux et d’esprit religieux ». C’est d’abord, en effet, sur ce terrain de la religion que Renan suscite des interrogations ou des rejets purs et simples, aussi bien de la part du camp laïc que de celui du monde clérical.

Mais il y a plus. Renan prend ses distances avec ce à quoi il est de bon ton d’adhérer à l’époque. « Il se méfie comme de la peste des idéologies révolutionnaires, affirme Djian, des dogmes qui écument les consciences populaires et de tous ces tyrans ignorants dépourvus d’esprit, n’aime ni les foules ni les masses ». Renan, lui, a d’autres maîtres-mots : « l’imagination, la poésie, la spiritualité, tout ce qui, en fin de compte, échappe à la raison pure. Etonnant de la part d’un défenseur acharné de la science ».

Ces citations de Renan sont la matrice du livre de Jean-Michel Djian. Renan inclassable ? Oui, d’une certaine manière. D’autant que dans les milieux intellectuels et universitaires l’heure est à la spécialisation (et au début du mandarinat). Ernest Renan, lui, est un touche-à- tout. Certes cela ne l’empêchera pas son élection à l’Académie française au fauteuil de Claude Bernard en 1878. Mais son esprit de contradiction en déroute plus d’un. « Le savant du Trégor incarne un genre nouveau d’aristocrate de l’esprit », souligne Jean-Michel Djian.

Un regard critique

L’intérêt de ce livre aussi, bien sûr, ce sont les rapprochements qu’il permet avec des tendances lourdes de notre propre époque. Ernest Renan avait au fond pressenti des phénomènes qui se déploient au sein de nos démocraties. Et Jean-Michel Djian s’en fait l’écho. « Le péché originel de toute démocratie, écrivait Renan, ce sont les sacrifices qu’on est obligé de faire à l’esprit superficiel de la foule ». Il y a aussi chez l’écrivain une vision eschatologique quand il se met à explorer d’une manière critique le développement du matérialisme et du productivisme. « Les voies par lesquelles l’univers s’achemine sont aussi obscures que les voies de Dieu », affirme-t-il dans ses Dialogues philosophiques (1871). Et que dire de l’islam, sujet d’une conférence à la Sorbonne qu’il publie dans le Journal des débats en 1862. « L’islam a été libéral quand il a été faible et violent quand il a été fort ». Renan argumente, lui l’auteur d’une thèse sur Averroès et l’averroïsme. Il en arrive, souligne Djian, à « contester à l’islam sa capacité d’absorber les vertus civilisationnelles annoncées du progrès ». Lui le professeur du Collège de France « devra affronter aussi bien les critiques d’historiens que des imams des mosquées ».

Et la Bretagne ? Renan en parlera surtout au début de sa carrière. Il publie L’âme bretonne en 1853. « En puisant dans les trésors de l’imaginaire celte, Renan se fait le poète-psychanalyste d’une bretonnitude désœuvrée », note Jean-Michel Djian. Une certitude : il aime son pays natal. Il vient régulièrement prendre « le bon air » dans sa villégiature de Rosmapamon près de Perros-Guirec. Le 11 septembre 1891 (un an avant sa mort), on le retrouve sur l’île de Bréhat où il confie à une foule devant laquelle il s’exprime son projet d’écrire une histoire de la Bretagne en six volumes. Mais une histoire de quelle Bretagne ?

L’humaniste et moraliste qu’était Renan s’interrogeait en 1882, parlant de la France, dans une conférence à la Sorbonne : Qu’est-ce qu’un nation ? ». Selon lui, « l’homme n’appartient ni à sa langue ni à sa race ; il n’appartient qu’à lui-même, car c’est un être libre, un être moral ». Autant dire que dans son livre, écrit d’une plume alerte, Jean-Michel Djian nous entraîne dans de vastes interrogations soulevées par le savant du Trégor.

Pierre TANGUY.

Ernest Renan, le géant oublié, Jean-Michel Djian, préface de Edgar Morin, Le Cherche-Midi, 202 pages, 17,95 euros

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