Sous le titre elliptique Alambic, Marie-Josée Christien nous propose rien de moins qu’une approche du pourquoi et du comment de la poésie. En une cinquantaine de poèmes courts, parfois aux allures d’aphorismes, elle sonde les mystères de l’origine de l’écriture poétique.

L’alambic, nous dit le dictionnaire, est un    appareil pour distiller, en particulier l’alcool. Dès les premières pages de son livre, Marie-Josée Christien ne nous parle-t-elle pas (s’agissant cette fois de la poésie) d’un « elixir des mots/goutte à goutte/dans l’alambic de la nuit/secrète du silence ». Car ce silence ne serait-il pas le lieu ou le moment privilégié de l’expérience poétique ? On pourrait le penser à la lecture de son livre tant ce mot silence revient avec insistance au fil des pages. « La saveur du savoir/prend corps/dans le silence ». Plus loin : « Le silence/ne se contemple pas/il s’éprouve ». Ou encore ceci : « Je scande le silence/ pour désapprendre/l’orgueil des savoirs dérisoires ». Le silence donc, encore et toujours, garant de l’émergence d’une vraie parole poétique.

Mais il y a plus que le silence dans l’alambic de Marie-Josée Christien. Au cœur de cette « alchimie intérieure » qui est la sienne, s’impose le poids de la mémoire. Ce qu’elle appelle « le limon de la mémoire » ou encore « les scories de la mémoire ». Nous sommes ce que nous avons vécu et le poème est là pour en témoigner. « On garde des souvenirs/pour se réfugier/quand on a froid », écrit-elle dans un poème triptyque dédié à Guy Allix, compagnon de route dans la poésie.  « Toute langue est un temple/où s’enclôt le temps », écrit-elle ailleurs dans un hommage au poète Armand Robin.

photo Yvon Kervinio

On comprend donc que Marie-Josée Christien tienne, dans ce livre, à entretenir la mémoire de ces auteurs qui l’ont profondément marquée : de Glenmor à Xavier Grall en passant par Youenn Gwernig. Cela concerne aussi les artistes qui ont compté pour elle, à commencer par Marc Bernol (1940-2022), auteur d’encres ou de dessins destinés à certains de ses livres.

Dans le chemin de la vie, Marie-Josée Christien dit qu’elle avance « mot à mot ». Elle confie aussi se dépouiller des « mots morts-nés » parce que « vivre/exige/de se dépouiller/de tout/même/de l’attente ». C’est ce dépouillement (produit d’une distillation réussie) qui  caractérise fondamentalement son nouveau recueil. Pas de gras. L’os à nu. Avec cette part de mystère qui entoure de nombreux poèmes. « Au fond des mots/se dépose/ce que je ne peux prononcer ». La poète peut alors, dans un forme de pirouette, clore son recueil par cette citation d’Apollinaire extraite de Alcools : « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire ».

Pierre TANGUY.

Alambic, Marie-Josée Christien, encres de Laurent Noël, éditions Al Manar, 85 pages, 19 euros.

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