A quelques jours de la 33e édition, on a rencontré Jérôme Tréhorel, le directeur du Festival carhaisien
Bernadette Bourvon. En quoi le paysage musical influence les envies des festivaliers ?
Jérôme Tréhorel. On a changé de façon d’écouter la musique depuis l’ère du numérique, et ça concerne toutes les générations. L’explosion des plates-formes a démocratisé la musique, les cd, les vinyles maintenant c’est à la marge. Avant on écoutait la radio, on mettait de l’argent de côté pour acheter un album ou un cd et on en connaissait tous les morceaux. Quand un artiste s’installait c’était pour longtemps, sauf accident artistique ou commercial. Aujourd’hui tous les vendredis il y a des milliers de nouveautés. On connaît les sons sans associer un nom d’artiste ou de groupe.
L’exemple le plus flagrant cette année c’est Damiano David, ultra connu depuis le concours Eurovision en 2021 avec son groupe Måneskin. Il fait une carrière solo et sa seule date en France à part une Aréna à Paris, c’est aux Charrues. Un nom qui ne parle pas à grand monde mais lorsque l’on fait écouter évidemment les gens l’identifient. Il y a quelques années on aurait eu le réflexe par soi-même d’aller chercher et écouter, aujourd’hui visiblement non. Si on ne donne pas l’info, il n’y a plus ce réflexe-là.
B.B. Qu’est-ce qui motive alors le choix des festivaliers ?
J.T. On vient aux Charrues pour des têtes d‘affiche, des découvertes et des coups de cœurs. Avec Jean-Jacques et Jeanne* on essaie d’imaginer la plus belle photographie musicale de l’année. En fonction des disponibilités mais aussi des cachets, qui explosent de façon indécente. On aurait adoré avoir certains artistes cette année en tournée, mais on a dit non devant cette inflation vertigineuse.
Le problème sur ces cachets c’est l’écart qui se creuse entre le marché parisien très dense et surexploité avec la multiplication des salles et des festivals, et des événements comme les Charrues. Ça donne des places jusqu’à 200 euros voire plus et personne ne dit rien. Aller voir une artiste comme Beyoncé par exemple ce n’est pas à la portée de tous les budgets. Si on fait une comparaison avec les matchs où les places sont aussi très élevées, on peut en revanche se rattraper en regardant une chaîne de sport qui retransmet, ce qui n’est pas le cas pour les concerts.
Il y a aussi une concurrence déloyale entre un statut 100 % associatif et indépendant comme le nôtre et des festivals artificiellement associatifs qui se font racheter par de grands groupes. Si on veut maintenir la diversité sur les territoires et l’accès pour tous à la culture en France il va falloir légiférer là-dessus avant qu’il ne soit trop tard et qu’il ne reste que trois ou quatre organisateurs producteurs avec des billets à 150 ou 400 euros
Les collectivités, les artistes et le public doivent se poser des questions. Depuis le covid on nous dit d’être éco responsable, de faire attention à nos achats, de consommer local. Pour notre festival c’est le cas depuis toujours et c’est normal, il doit en être de même sur les tournées. On doit savoir où on met les pieds, savoir qui organise, se demander si on est en adéquation avec leurs valeurs, si c’est normal de payer ce prix-là. On est le seul festival de cette taille, en Europe, à proposer des billets à 50 euros. Venir aux charrues ou dans n’importe quel festival 100% associatif, c’est un acte militant.
B.B Accueillir un si grand nombre de festivaliers est un défi à relever à chaque fois ?
J.T J’entends parfois des personnes dire que certains festivals sont à taille humaine. La notion de taille humaine c’est le dispositif pour l’accueil du public. Aux Charrues, beaucoup de services sont gratuits, le camping, l’eau, le parking, les animations. On veut un un festival plus responsable avec un impact local fort, que la restauration soit locale, et on travaille à améliorer chaque année notre bilan carbone. Le site n’est pas encore complètement équipé, mais les choses avancent dans le bon sens depuis les réunions de conciliation avec les différentes collectivités dont la mairie. On a commencé des travaux pour faciliter le travail des équipes et surtout encore améliorer les conditions d’accueil des publics.
Côté artistes, il y a du travail à faire concernant l’impact écologique des tournées. On voit maintenant, de plus en plus, deux ou trois tour bus et cinq ou six semi par artiste ou groupe, c’est démesuré ! Les trois quarts des groupes jouent de jour et tous les groupes refusent les captations audiovisuelles, donc ça n’a pas d’intérêt. D’autant que l’on a déjà à disposition un kit son et lumière sur scène très conséquent. Qu’il y ait des rajouts de matériel pourquoi pas mais dans des proportions raisonnables et ce n’est pas le cas aujourd’hui.
B.B Vous êtes directeur depuis novembre 2012. Quel est votre sentiment après ces treize années ?
J.T J’ai l’impression que c’était hier, je ne vois pas le temps passer. Il a fallu faire face à des crises imprévues, des contraintes liées à des événements inattendus, à l’inflation, la baisse du pouvoir d’achat. Mais j’aime bien être positif. On a été les premiers en France à proposer moneiz. La priorité c’est passer du temps devant les concerts, avec ses amis, sa famille. Pas de faire la queue pour rentrer, se restaurer, aller aux toilettes.
Tout m’intéresse et tout m’inspire. Pour moi l’exception culturelle française c’est le sport et la culture. Par curiosité je vais voir des grands matchs de foot, je suis allé aux JO de Londres, je fais quelques étapes du Tour de France. Je suis fasciné par ces événements. Je visite les loges, les espaces réceptifs. Même dans un centre commercial je regarde comment sont gérés les flux, les parkings. Ceux qui nous font vivre ce sont les publics, festivaliers, partenaires, mécènes, il s’agit donc de bien les accueillir, de les bichonner.
B.B Dans quels lieux vous verra t’on cette année ?
J.T A chaque édition je passe mon temps à faire le tour à pied, pour prendre la température, comme un festivalier. Cette année on a complètement repenser l’esplanade, là où il n’y pas de concert. Ce sera dans un esprit un peu village pour se poser tranquillement.
Pour les concerts ce sera Alanis Morissette, Malik Djoudi et Damiano David le Jeudi. The Kills, Solann et Gesafflestein le vendredi. Stereophonics, Aurora et Martin Solveig (pour sa dernière…) le samedi. Sex Pistols, Zaho de Sagazan, Last Train et Offenbach pour finir en beauté le dimanche.
Bernadette BOURVON
* Jean-Jacques Toux et Jeanne Rucet , programmateurs du festival
Festival des Vieilles Charrues 2025 du 17 au 20 juillet











