Le cinquième album de Christophe Miossec bénéficie d’une réédition remarquable. Non seulement « 1964 » a été entièrement remasterisé, mais il a aussi été augmenté d’un autre disque miroir composé des morceaux de l’album enregistrés avec l’Orchestre lyrique d’Avignon. Rencontre avec le brestois.

Vingt ans plus tard, c’est étrange de défendre à nouveau cet album ?
C.M. : C’est jubilatoire de savoir qu’un boulot fait il y a 20 ans ressort et n’est pas enterré, ce qui est souvent le cas de la musique. Se dire que ce qu’on a fait n’est pas vain. Et puis, ça permet de ressortir l’album avec un nouveau mastering et donc un bon son.

La réédition de l’album sera le prétexte à une tournée ?
C.M. : Oui, mais pour défendre mon dernier album « Simplifier » sorti il y a deux ans. J’ai dû interrompre la tournée pour des soucis de cordes vocales. Mais on repart sur la route en février 2025 pour plus d’un an. En même temps, cette pause tombait bien : elle m’a permis d’arrêter la machine à gamberge.

A l’époque, 1964 a marqué un tournant. Au moins par la présence de l’orchestre d’Avignon,
C.M. : Ce n’était pas voulu. Au départ, c’était une commande. Ils voulaient reprendre mes vieux morceaux de façon orchestrale. Moi, je ne me trouvais pas assez légitime pour ce genre d’exercice. Alors, je me suis mis à composer du nouveau matériel parce que la chance n’allait pas se proposer deux fois pensais-je. De l’autre côté, dans mon entourage, tout le monde a crié au fou compte tenu des délais vraiment courts. J’ai composé le couteau sous la gorge en quatre semaines. J’ai multiplié les allers-retours pour apporter les titres. Comme quoi, il n’y a pas de manuel en matière de musique. Parfois, il faut de temps, parfois non.

Pourquoi avoir travaillé avec Jean-Louis Piérot des Valentins pour produire ce disque ?
C.M. : ça s’est fait après-coup, après l’enregistrement avec l’orchestre. J’avais rencontré pas mal de gens et avec lui ça a tout de suite fonctionné. D’ailleurs on est resté amis. Il a produit l’album suivant « L’étreinte » et il est parti en tournée avec moi alors qu’il ne voulait plus jamais tourner de sa vie. Chez lui aussi, ça a introduit des bouleversements. C’est chouette.

Photo Claude Gassian

A la sortie de l’album, seuls quatre titres sont accompagnés par l’Orchestre d’Avignon. Pourquoi ?
C.M. : Parce que j’étais un peu dubitatif sur certaines chansons. Ensuite, j’ai fait tout le contraire : on est parti en petite tournée, en trio, pour éprouver les chansons. Et c’est là que je me suis rendu compte que certains titres étaient mieux sans…

En ce cas, pourquoi avoir ressorti tous les titres avec l’Orchestre d’Avignon ?
C.M. : Parce que ces choses-là existent. Ce serait dommage de les laisser dans les placards. Pour ceux que ça intéresse évidement. Au final, Jean-Luc Marre qui s’occupe des rééditions chez PIAS a sorti le grand jeu.

Le titre « Je m’en vais » s’adressait vraiment à votre frère ?
C.M. : Pas du tout. C’était pendant le film de Patrice Leconte, « Le mari de la coiffeuse ». Dans le film, à un moment donné, la coiffeuse avant de se jeter du pont dit « Je m’en vais » en expliquant son geste. J’ai demandé à Patrice Leconte l’autorisation de reprendre cette phrase. Cette chanson part donc du film. Un chanteur ne fait pas forcément d’auto fiction. Le fait d’employer « je », d’entendre sa voix, prête à confusion. Alors que non, ce n’est pas quelque chose qui arrive dans la vie !

Il y a aussi cette célèbre chanson « Brest ». Couramment, dans des interviews, vous affirmez que vous êtes brestois et non Breton. Est-ce de la provocation ?
C.M. : Le Télégramme de Brest a fait un sondage pour ça. Et le brestois se considère d’abord Brestois, ensuite Breton et après Français. Je suis Brestois (rire)… Secondement Breton et ensuite Français. Cette hiérarchie repose essentiellement sur l’histoire de la ville qui a été créée par Vauban. C’est une ville vraiment française, royale. Quand Brest s’est développée, on a appelé des gens de toute la France. Mon arrière-grand-père ne parlait pas un mot de breton. Et pourtant, Miossec, il n’y a pas plus breton comme nom ! Du côté de ma mère, elle habitait à 10 km de là et c’était 100% brittophone. En revanche, et je tiens à le dire, le génocide culturel français a fait que ma mère, quand elle est arrivée en ville, a oublié son breton. Rappelons aussi le rôle de l’éducation nationale. Ce sont les instits qui ont interdit le breton à l’école. C’était violent, effroyable. C’est un peu comme les indiens d’Amérique sans les grands massacres. Si ce n’est la langue et la culture. C’est une langue qui n’a rien à voir avec le latin.

Vous défendez donc une certaine idée de la Bretagne !
C.M. : Ah oui ! Je trouve par exemple scandaleux ce qui se passe avec les écoles Diwan. C’est triste à voir. Le renouvellement de la langue bretonne n’est pas gagné. Heureusement que Diwan est là.

e sentiment d’appartenance à la Bretagne se renforce lorsque vous vous éloignez en France où à l’étranger ?
C.M. : J’ai reste brestois… Mais il reste vrai que quand je joue à droite et à gauche, il y a souvent des drapeaux bretons. Je parle à la diaspora. Les bretons sont disséminés partout en France. Déjà Paris est une très grande ville bretonne.

Pourquoi être revenu vous installer en Bretagne ?
C.M. : Cela fait 15 ans au moins que je suis revenu. J’ai été à Bruxelles et dans le Sud aussi. Pour m’échapper de Brest. Histoire de pouvoir arriver jusqu’au 40 ans. J’ai aussi habité à La Réunion, où il y a plein de bretons… Je suis revenu pour me rapprocher de mes parents.

Depuis vous êtes resté… Et vous vous êtes même présenté à des élections municipales !
C.M. : Oui, dans une position non éligible. Mais je ne renouvellerai pas l’expérience.

Même sur une liste autonomiste ?
C.M. : Cela dépend de qui, quoi, ou comment. C’est compliqué l’histoire de l’autonomie. C’est quelque chose qui se perd. C’est vraiment minoritaire. Les 17% dans le Finistère sont liés à Troadec. C’est son personnage de seigneur du château. Sans lui…

Photo Benjamin Deroche

Brest, c’est la rue de Siam qui est aussi le nom d’un album de Marquis de Sade. Il y a eu une connivence avec le groupe rennais à un moment donné ?
C.M. : Je les ai vus en concert à l’époque, au moment de la sortie de leur album et j’ai pris une claque énorme. C’était à l’Auditorium. Dans mon histoire personnelle musicale, Marquis de Sade m’a marqué. Mais il n’y avait pas de connexion entre la scène brestoise et la scène rennaise.

La mort de Frank Darcel en début d’année vous a affecté ?
C.M. : Oui. Avec Frank, on se connaissait. Après Philippe Pascal, c’est vraiment une tragédie. Et j’étais copain avec Dominic Sonic aussi. J’ai d’ailleurs fait un duo sur son dernier album posthume. Mais il est vrai que j’ai appris à mieux connaître Frank sur la fin. Il est venu sur Brest plusieurs fois à l’occasion de dédicaces de ses livres.

Vous suivez la scène brestoise et bretonne ?
C.M. : Oui. Certains viennent me voir pour des conseils. Mais c’est surtout dans le domaine de la chanson. Il n’y a pas longtemps au Vauban, il y avait un groupe un peu radical des Beaux-Arts qui a repris une de mes chansons et c’était génial. Les mecs ont 22-23 ans ! C’était DJ, machines et une sorte de rap déjanté. C’est chouette de voir ça.

Quand vous écrivez pour les autres, il s’agit de commandes où vous proposez vos chansons ?
C.M. : Non, ça a toujours été des commandes. VRP, ça n’a jamais été mon truc.

Vous pourriez chanter les textes qu’on vous commande ?
C.M. : Non. Pour que ce soit bien, il faut que ce soit adapté à l’autre. Pour Juliette Gréco et Johnny Hallyday, on n’emploie pas les mêmes dictionnaires. Je ne me mets pas dans la peau de l’autre, mais dans ses mots, son vocabulaire. C’est de la couture. Il faut que la personne puisse s’en emparer, que ce soit naturel.

Vous rencontrez l’artiste avant d’écrire pour elle ou lui ?
C.M. : Il n’y a pas de méthode. Certains, je les ai rencontrés après. En écoutant leurs chansons, ça suffit parfois. Mais pour Gréco et Hallyday, j’ai eu la chance de les côtoyer. Ça aide quand même.

Vous continuez à écrire pour les autres ?
C.M. : Ces temps-ci, non. J’ai un peu stoppé l’écriture. J’ai vraiment fait une parenthèse depuis 2022. J’ai arrêté la machine à chansons. C’est un vrai plaisir.

C’est dur de se remettre à l’ouvrage ?
C.M. : Non, c’est plaisant. Bon, je n’ai jamais arrêté la guitare. Mais pas avec l’objectif d’être rentable, d’écrire des chansons. De toute façon, je n’ai jamais composé 45 chansons pour 11 chansons sur le disque. Pour 1964, il n’y avait pas de chute. Pour arriver à ce résultat, il faut juste travailler avant. Il y a plein de choses qui meurent en amont.

Vous conservez ces petits moments abandonnés ?
C.M. : Non, ça ne marche pas. Je l’ai fait à un moment donné, mais non. On pense gagner du temps en utilisant un vieux truc, mais finalement, il faut tout rafistoler. Pour moi, une chanson c’est tellement spontané que si ça ne vient pas dans le flux, ça ne fonctionne pas. Sinon, on sent les bouts de sparadrap. On croit que c’est un boulot de fainéant de rependre un truc du passé, mais on travaille beaucoup plus à l’arrivée.

Pour les autres aussi ?
C.M. : C’est pareil. Même pour Johnny, il y a eu très peu de morceaux écrits pour rien. Je ne lui ai jamais envoyé 30 morceaux ! Généralement, il m’envoyait ses play-backs en anglais et je devais écrire. Les éventuelles chutes, c’est moi qui les écartais avant de lui proposer. Sur la quinzaine de chansons, seules 2 ou 3 ont été mises de côté.

Est-ce qu’on aura la chance de vous voir sur scène avec un orchestre symphonique ?
C.M. : Non. Je n’ai pas envie. Ressortir le disque 20 ans après oui… Le dernier album s’appelait « Simplifier ». Je suis donc davantage dans cet optique-là. Sur scène nous serons trois : clavier et deux guitares. On va jouer le dernier album et des vieilles chansons réarrangées. Il faut que les gens ne puissent pas les reconnaître dès les premières mesures. Il y aura donc des titres extraits de « 1964 », mais je ne sais pas encore lesquels.

Hervé DEVALLAN

« 1964 » (PIAS). Réédition avec en bonus l’album dans sa version originale enregistrée aux studios Miraval avec l’orchestre lyrique d’Avignon, jamais éditée à ce jour.
Double CD avec booklet 36 pages contenant photos et textes inédits, avec fourreau et lenticulaire. Double LP avec booklet 20 pages contenant photos et textes inédits, avec fourreau et lenticulaire.

 

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