Aux côtés des mythiques Sun et Stax, un troisième studio a marqué l’histoire de Memphis : le Royal Studio. A eux trois, ils ont écrit l’histoire du rock, du blues et de la soul. Rien que ça ! La différence, est que le Royal Studio existe toujours. Ce temple où Al Green a pratiquement enregistré tous ses albums ouvre toujours ses portes aux artistes du monde entier. Chuck Berry, John Mayer, De La Soul, Keith Richards, Solomon Duke, Tom Jones, Rod Stewart sans compter Axelle Red et Bernard Lavilliers ont cherché et souvent trouvé dans ces murs l’essence même du son de Memphis.
Lors de notre arrivée, Boo Mitchell est en plein travail. On a donc la chance de le voir à l’œuvre, debout derrière sa console lors de l’enregistrement de la voix lead et des claviers d’un morceau… inconnu.
Qui est cette jeune chanteuse ?
Boo Mitchell : Il s’agit de Lena Beach. Non seulement elle chante mais elle compose – c’est sa chanson – et joue toutes guitares du titre.
Les solos de guitare, c’est elle ?
B.M. : Oui c’est elle. Je l’ai découvert sur les réseaux sociaux dans une vidéo où elle reprenait un morceau de Stevie Wonder et je me suis dit qui c’est ? Je lui ai demandé si elle savait jouer de la guitare et elle m’a dit que oui et aussi de la basse. Donc je l’ai testée sur une chanson, et elle m’a impressionné. Quelques semaines plus tard j’ai aussi appris qu’elle écrivait ! » Aujourd’hui, deux ans après, je produits son album. Elle fait désormais partie du groupe High Rhythm. Nous venons de terminer une tournée mondiale où elle a pu chanter certaines de ses chansons.
Vous êtes passés en Bretagne ?
B.M. : Non, non pas encore. Mais nous devons y aller ! Nous sommes allés en Angleterre pour le Red Rooster Festival.
L’album de Lena Beach est terminé ?
B.M. : Presque nous en sommes au mixage, nous avons encore un overdub avec Charlie Mustlewhite que nous devons rajouter sur cette chanson et ensuite ce sera terminé.
L’album sortira quand ?
B.M. : Pas avant l’année prochaine. En 2025. Une sortie mondiale.
Revenons à l’histoire du Royal Studio. Il a été fondé en 1956 par votre père Willie Mitchell, c’est ça ?
B.M. : En réalité le studio a été fondé par Joe Cuoghi. Le Royal a commencé lorsque Elvis et Johnny cash ont quitté Sam Philips. Et je pense que c’était en 1955, il y avait un joueur de basse Bill Black qui voulait faire son propre truc et il y avait un jeune producteur qui travaillait avec Sam Phillips, Quinton Claunch, qui possédait Goldwax Records. Il voulait être son propre ingénieur du son et souhaitait ouvrir un nouveau studio. Joe Cuoghi, qui était propriétaire de Appleton Record Chain, qui était à l’époque la plus grande chaîne de production d’album du Sud des États-Unis, avait suffisamment de moyens pour acheter les droits et créer Royal studio / High Records. Au même moment Willie Mitchell avait le groupe le plus populaire de Memphis. Willie Mitchell était l’inventeur du Memphis soul Sound, qui n’existait pas avant qu’il le créé en 1952. Et Joe Cuoghi était un grand fan de Willie Mitchell, parce que Willie Mitchell jouait à Beale Street, et aussi au Plantation Inn en Arkansas ou au Deny’s club, et aussi au club le plus populaire, le Manhattan club ou Elvis avait ses habitudes. Donc Pop (papa) à enregistrer les premiers albums de soul ici et c’était en 1957 ou 58, soit la première itération du Memphis Sound. C’était un album appelé the Crawl, et il en a produit un autre appelé One Mint Julep, qui commençait à s’entendre sur les ondes. George Clim qui était un animateur radio très populaire à l’époque l’a appelé et il lui a dit « je suis vraiment désolé Willie, mais Ray Charles vient juste de faire une reprise de ta chanson. ». Et vu que c’était l’artiste le plus important entre eux deux, Willie a recommencé à plancher sur de nouveaux sons. C’est comme ça que le studio a vu le jour.
Comment faites-vous aujourd’hui pour faire perdurer cet héritage ? Comment avez-vous fait pour vous adapter aux nouvelles tendances musicales et développement technologique ?
B.M. : Je sais ce par quoi mon père a dû passer, pour devenir ce qu’il était. Ce que je veux dire, c’est que la première fois qu’il a enregistré un album ici il n’aimait pas comment celui-ci sonnait, et l’ingénieur du son était particulièrement raciste et ne souhaitait pas qu’il touche au matériel. Personne ne pouvait toucher à l’équipement, alors après quelques années, Pop (papa) a une discussion avec Joe Cuoghi et je cite « Joe si je ne peux pas être l’ingénieur du son de mes propres albums, je m’en vais ». Alors Joe a dit « bien sûr que Willie peut être l’ingénieur du son » Et une fois qu’il a enfin pu commencer à travailler sur le son, ses albums se sont vendus plus que jamais. Par la suite il a commencé à gérer la production des albums de Chuck Berry ; O.V. Wright ; Bobby Blue Bland. Il a commencé à produire beaucoup d’albums pour des artistes noirs qui se présentaient. Et au fur et à mesure, il a adapté la pièce, de sorte à produire exactement le son qu’il voulait et finalement en 1970 il a racheté les droits et est devenu le propriétaire du studio. Joe Cuoghi est mort la même année et a laissé dans son testament le droit pour Willie d’être le vice-président exécutif et d’avoir un contrôle artistique total. Et c’est là que la pièce a véritablement été perfectionnée, jusqu’à devenir ce qu’elle est maintenant.
La même année, il a enregistré « Tired of being alone » d’Al Green. Donc le son a complètement changé. Ensuite Willie et Al Green ont produit 6 albums consécutifs, tous numéro un, ce qu’aucun artiste de Memphis n’avait jamais fait, de Elvis à Aretha en passant par Justin Timberlake. Il a également enregistré 11 singles consécutifs classés numéro un. Donc je sais ce par quoi mon père est passé pour en arriver là. Et vous savez, juste avant de mourir, il m’a dit qu’il ne souhaitait pas que cet endroit devienne un musée. (Au contraire des studios Sun et Stax, ndlr) C’est un endroit où il faut enregistrer des albums. Donc oui d’une certaine manière ça m’a donné certaines responsabilités.
Pour la seconde partie de votre question, je suis aussi un homme plus jeune qui a connaissance des nouvelles technologies. J’ai trouvé un moyen de combler l’écart entre technologie et analogique. Et c’est ce que nous faisons : nous utilisons Protools mais tout fonctionne sur des disques analogiques, et de cette manière ça nous a permis aussi de nous rapprocher d’autres genres et d’agrandir la vision qu’il avait du studio. Avant il était surtout connu pour la musique R&B et Soul, mais aujourd’hui je veux qu’il soit connu pour tout type de musique. Et depuis nous avons réussi à enregistrer parmi les plus grands albums de pop de tous les temps, Uptown Funk de Bruno Mars a été enregistré ici. Nous avons aussi enregistré l’album country nominé au Grammy de Brandy Clark, nous avons aussi enregistré l’album du plus récent come-back du Wu Tang clan. Et nous avons réussi à faire tout ça parce que le studio a une énergie et un esprit que vous pouvez ressentir quand vous pénétrez ses murs quel que soit le type de musique que vous souhaitez enregistrer.
En ville à chaque fois qu’on disait qu’on venait ici, tout le monde nous parlait de Bruno Mars, pourquoi ?
B.M. : Et bien parce que Uptown funk a été le premier album enregistré à Memphis qui a gagné le Grammy du meilleur album de l’année. C’est le dernier Grammy qui est distribué et c’est de loin le plus important. Et jusqu’à aujourd’hui aucun album enregistré à Memphis n’avait gagné ce Grammy. Et aucun artiste de Memphis n’avait gagné ce prix ni même Elvis, Aretha ou Justin Timberlake. Je crois que le dernier en date était Shaft qui a été nominé pour ce prix en 1972. Donc Uptown funk a véritablement été incroyable pour Memphis. Et aujourd’hui c’est dingue de se dire que je suis une personne de Memphis qui a permis d’enregistrer cet album.
Vous avez aussi travaillé avec des artistes francophones comme Axelle Red. Comment est-elle arrivée au Royal Studio ?
B.M. : Elle est amie avec le grand Lester Snell, qui était un immense joueur de piano et un grand directeur musical. Elle a contacté Lester quelques années avant de venir ici et lui a demandé de venir en Belgique pour jouer avec elle. Lester et Willie étaient amis. Après la fermeture de Stax, il a beaucoup travaillé avec mon père, il s’occupait des arrangements piano. Bref, c’est comme ça qu’Axelle est arrivée au studio. En revanche, quand elle est venue, elle avait son ingénieur du son… Au début je ne faisais qu’assister. Et j’ai fini par produire son album suivant !
Et pour Jean-Jacques Milteau ?
B.M. : Oh mon Dieu, c’était un album tellement incroyable. Little Milton a signé une chanson sur cet album. Je suis resté ami avec le producteur de Memphis, Sebastian Dauchin. Mais oui c’était génial. Et ensuite j’ai fait un autre artiste français, Bernard Lavilliers, il est resté 2 semaines. C’était vraiment un gars très cool.
De quel album s’agissait-il ? Est-il venu avec ses musiciens ou était-ce des musiciens de Memphis ?
B.M. : L’album s’est appelé Samedi soir à Beyrouth je crois. Les sessions de Memphis ont été enregistrées par nos musiciens. Pour la petite anecdote, c’était la première fois que je devais enregistrer du banjo. Bernard et son équipe avaient fait la première moitié de l’album avec le groupe Tuff Gong Cars en Jamaïque. L’autre moitié a été faite ici. Parfois nous devions rajouter des éléments de musique jamaïcaine et il voulait du banjo. Nous avons fait venir un joueur de banjo extrêmement célèbre ici. Il a joué quelques morceaux au hasard. Bernard et le producteur trouvaient ça parfait. Je leur ai dit qu’il pouvait jouer quelque chose de plus au cas où. Au final, le gars est resté 15 minutes. Mon père qui était assis devant la boutique l’a vu rentrer et puis ressortir, et il m’a dit Boo prends son numéro !
Axelle, Jean Jacques et Bernard recherchaient-ils un son propre à Memphis ?
B.M. : Oui le son et la soul de Memphis. Et ça colle parfaitement. Et c’est le cas à chaque fois, parce que je pense que la langue française est une langue passionnée. Et l’âme de la musique est elle aussi passionnée, elle vous touche au plus profond du cœur.
Comment décririez-vous le son de Memphis ?
B.M. : Mon père vous le décrirait comme s’il s’agissait d’un lever de soleil au-dessus avec un orage en dessous. C’est à la fois beau et cupide en même temps. Et c’est indépendant, c’est authentique, c’est réel, ce n’est rien. Memphis n’a jamais été à la solde de quelqu’un. Nous n’avons jamais fait d’album pour des personnes spécifiques. Nos musiciens jouaient tout simplement ce qu’ils avaient au fond de leur cœur. Et c’est de là que le son est venu, c’est cru, c’est irrégulier et c’est de la musique véritable et authentique sans prétention.
À vos débuts vous travailliez en tant que musicien pour Al Green, était-ce une expérience incroyable ?
B.M. : J’avais 17 ans. À dire vrai je n’aimais pas mon enfance, elle n’avait rien de normal. Parce que j’ai grandi avec les Doobie Brothers à la maison, Al Green aussi. Et toutes ces choses me semblaient normales, je ne pense pas qu’à l’époque j’ai pu apprécier la chance que j’avais. Et puis cette chanson est arrivée, mon père nous avait acheté à moi et mon frère un synthétiseur et une batterie. Al et lui travaillaient sur des albums à l’étage. Et on va dire que la salle de bain était en quelque sorte notre salle de préproduction, où on avait l’habitude de faire nos jams. Al Green est rentré dans la salle de bain, et il a demandé à ce qu’on joue sur la prochaine chanson et c’était incroyable. Alors j’ai monté mon synthétiseur à l’étage et vous savez j’étais juste un jeune de 17 ans qui s’amusait. Et je me rappelle avoir été payé, je n’avais jamais eu autant d’argent. Je me rappelle que 2 mois plus tard j’avais reçu 200$ ou quelque chose comme ça. Ensuite l’album a remporté un Grammy. Et puis, c’est une des premières fois où j’ai eu l’opportunité de travailler avec mon père.
Avez-vous joué avec d’autres musiciens par la suite ou uniquement Al Green ?
B.M. : Par la suite j’ai travaillé sur un album pour un producteur pour un artiste japonais, et papa a fait le reste. Et ensuite je me suis arrêté de jouer jusqu’à l’arrivée de Lena Beach. Je suis claviériste.
Quelle était la place de Royal studio par rapport à Sun et à Stax ?
B.M. : C’était le numéro 2. Sun studio était premier puis venait Royal studio en ce qui concerne les studios commerciaux. Et en fait le tout premier album de Stax a en réalité été enregistré chez Royal studio, c’était un album de Carla Thomas appeler Gee Whiz. Ils ont par la suite acheté un ancien théâtre au coin de la rue parce qu’ils appréciaient le son qu’il y avait là-bas. Et ensuite Willie Mitchell a beaucoup influencé le changement de trajectoire de Stax qui à la base devait être une maison de disque bluegrass, rockabilly avec des artistes comme Jim Stewart et the Marquis qui étaient des groupes de bluegrass dans les années 50. Et durant les années 57 ou 58 le groupe Pack x et Don Nix se faufilaient au Deny’s club là où ils avaient l’opportunité de voir jouer des groupes comme celui de Willie Mitchell. Une fois rentrés chez eux, ils ont parlé à leurs parents en leur expliquant qu’ils ne souhaitaient plus jouer uniquement du violon mais plutôt des cuivres comme Willie Mitchell et son groupe. Parce que papa était véritablement l’un des premiers à mettre en avant des pas de danse grâce aux cuivres. Et d’ailleurs si vous regardez les productions de The marquis lorsqu’ils se produisent et notamment leur dernier album cela ressemble beaucoup à une version alternative de The Crawl de Willie Mitchell, qui est en soi le premier album héritage avec le son de Memphis.
Propos recueillis par Hervé DEVALLAN
Traduction de l’interview : Mégane CARRIÉ
Photos : Cyril BITTON.
A lire aussi, l’interview du patron de l’usine de pressage Memphis Record Pressing











