« Saluez, riches heureux, Ces pauvres en haillons, Saluez, ce sont eux, Qui gagnent vos millions. Que faut-il à l'ouvrier qui travaille ?, Être payé au prix de sa sueur, Vivre un peu mieux que coucher sur la paille, Un bon repas, après son dur labeur, Avoir du pain au repas sur la table, Pouvoir donner ce qu’il faut aux enfants, Un bon repos, un peu de confortable, Afin qu’il puisse travailler plus longtemps.»
Elles sont dignes, fières souvent émues, parfois drôles en se souvenant de leurs chansons. Elles racontent leurs débuts à l’usine, au début du XXème siècle, pour quelques sous de l’heure quand elles avaient 12 ans, parfois au milieu de la nuit. Surtout les anciennes sardinières de Douarnenez que Marie Hélia filme au plus près en 1989 dans l’émouvant L’usine rouge sont le témoignage vivant des grèves de 1924 en plus de celui de la vie des ouvrières tout au long du XXème siècle. Paris Brest Productions a eu l’excellente idée de rééditer en DVD (en financement participatif) ce film essentiel alors que Douarnenez fête le centenaire de ces grèves victorieuses qui débouchèrent notamment sur une augmentation du salaire horaire. Référence en ce qui concerne le travail des sardinières, L’usine rouge, qui a fait le tour du monde, paraît avec un livret de la réalisatrice qui remet son film dans son contexte et un superbe graphisme de Marie Sizorn. Le documentaire est aussi le premier volet d’un triptyque qui s’est poursuivi en 1999 avec Les filles de la sardine et qui se termine par la sortie en janvier de Demain au boulot de Liza Le Tonquer, consacré aux ouvrières aujourd’hui.
Entretien avec son directeur Olivier Bourbeillon, également réalisateur et fondateur du festival européen du film court de Brest, qui, dès qu’il le peut, fait « le pari de la jeunesse ».
Comment est né ce film ? Y a-t-il eu un déclencheur particulier pour la réalisatrice Marie Hélia ?
Oui. Lié à l’histoire du cinéma en Bretagne. László Szabó acteur-réalisateur hongrois qui a fait partie de la Nouvelle vague et a joué dans les films de Godard puis de Desplechin, est tombé amoureux de la Bretagne. Il a d’ailleurs tourné dans un de mes films. Et il a réalisé des portraits de marins. Marie était son assistante. Et elle s’est dit : mais où sont les femmes là-dedans ?
Et L’usine rouge a fait le tour du monde. Il est allé à Shanghai, en Roumanie… C’est la vie des films, qui ne nous appartiennent plus. Et il a mené une belle vie, d’où l’envie de raconter cette histoire-là avec cette réédition.
Parce que L’usine rouge est aussi devenue une référence.
Il est devenu par la force des choses un film historique puisque ces femmes ont disparu. Elles étaient âgées en 1989. Et c’est le seul témoignage vivant au monde qui évoque 1924.
Marie n’est pas historienne mais a réalisé une grande partie de ses films à Douarnenez qu’elle connaît très bien. Elle est elle-même Douarneniste. Parmi les historiens spécialisés dans cette époque et ce domaine, L’usine rouge sert de référence sur ce sujet du travail de ces femmes ouvrières.
Mais L’usine rouge, ce n’est pas seulement la grève de 1924. C’est aussi le travail des sardinières de 1905 à 1989 ?
C’est ça : c’est quoi travailler à l’usine quand tu commences à 12 ans…
Dans le film, ces ouvrières, qui ont été victorieuses, semblent justement fières, pas du tout dans la plainte.
Non, ça ne pleurniche pas. Ça s’est passé à Douarnenez, ville communiste. Ce qui a contribué à créer une mythologie très forte dans la ville à propos de ces femmes. C’est une histoire presque romanesque.
Le tournage a-t-il été facile ? Ces femmes se sont-elles livrées facilement ?
Au début, elles n’avaient pas beaucoup envie de parler, elles se méfiaient. Mais Marie Hélia est issue d’une famille de marins. Les sardinières étaient des amies de sa mère. Comme il y avait ce lien familial et que la grand-mère de Marie était décédée quelques semaines avant, elles ont accepté de parler et une fois que c’était parti… Ce sont des femmes extrêmement vivantes. Ces voix de femmes sont passées régulièrement sur France Inter, France Culture, avec cet accent de Douarnenez incroyable.
Dix ans après L’usine rouge, en 1999, Paris Brest Productions a aussi sorti Les filles de la sardine ?
Marie a fait 7 films sur Douarnenez, fictions et documentaires. Les filles de la sardine montre les femmes au travail en l’an 2000.
Et parallèlement à L’usine rouge, on est en train de produire un film qui va sortir en janvier sur les ouvrières aujourd’hui à Douarnenez, Demain au boulot, réalisé par Liza Le Tonquer. Que se passe-t-il dans l’usine aujourd’hui ? C’est une année douarneniste pour nous !
On termine le cycle aujourd’hui en somme. Le travail a beaucoup changé mais on se lève encore à 3h du matin pour aller à l’usine. C’est une autre forme de vie. On montre comment on effectue ce travail au quotidien. Et ce n’est toujours pas simple de travailler à l’usine.
On trouve aussi un texte avec ce DVD ?
Marie Hélia raconte l’histoire du film, du tournage, une sorte de making-of. Avec une surprise à la fin du texte. Une jeune designeuse, Marie Sizorn, a réalisé un superbe graphisme. On voulait que ce soit un bel objet.
Marie Hélia rappelle que les femmes sont souvent les oubliées de la mémoire.
Oui. Dans tous les domaines, comme dans la peinture par exemple… Elles sont souvent invisibilisées. C’est très lent ce travail sur la mémoire.
Paris Brest Productions est née en 1999 avec un objectif précis ?
Développer des films à partir de la Bretagne. Je tiens à ce « à partir de ». A l’époque, on était 3 ou 4. Aujourd’hui on est 40. Il y a eu une forte évolution en Bretagne comme ailleurs en France. Subitement, la société s’est un peu décentralisée. Mais toujours pas assez je trouve.
Mais vous n’avez pas produit uniquement sur la Bretagne ?
Les Bretons sont voyageurs. On a fait le portrait du chef d’orchestre Jean-Christophe Spinosi (installé à Brest) de l’ensemble Matheus (Sacrée musique, réalisé par Olivier Bourbeillon). On est notamment allé au Japon avec lui.
On a produit 35 courts-métrages et une quarantaine de documentaires. Souvent liés à l’histoire de la Bretagne. Dès qu’on peut raconter les choses, c’est bien.
On a aussi participé à quelques longs métrages, comme La fille de Brest d’Emmanuelle Bercot, L’équipier de Philippe Lioret avec Sandrine Bonnaire… Des choses assez ancrées. Je n’aime pas les trucs de touristes.
On essaie de rencontrer de jeunes cinéastes qui veulent commencer, comme on a tous commencé. On se souvient de nos débuts !
C’est important pour vous d’être passeur, d’être ouvert aux jeunes cinéastes ?
Absolument. J’ai créé le festival du film court de Brest il y a 40 ans. A l’époque on présentait des films de jeunes cinéastes inconnus qui sont devenus plus connus (Mathieu Kassovitz, Arnaud Desplechin, François Ozon…), qui ont continué ou pas. Mais c’est le pari de la jeunesse !
Recueillis par Grégoire LAVILLE
L’usine rouge, de Marie Hélia, Paris Brest Productions
Graphisme : Marie Sizorn
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