Elle a fait des films. Beaucoup de films. De sa vie hollywoodienne l’on a aussi fait des films… des séries… des livres, beaucoup de livres… des chansons… et maintenant une remarquable bande dessinée. Son nom ? Mademoiselle Ava Gardner.
Elle est née comme les cadeaux arrivent, un soir de Noël 1922, sous le signe du Capricorne. Nous sommes à Grabtown, petite ville de Caroline du Nord ; pas à Brogden ni à Smithfield comme l’ont souvent écrit ses biographes, mais à Grabtown, tout simplement. Star parmi les stars, elle a aussi été l’un des plus célèbres sex-symbol à l’époque bénie où il y en avait encore, et où il n’était surtout pas mal vu d’en être un ; sans doute est-ce l’une des raison pour lesquelles Ava Gardner garde aujourd’hui une place unique dans la mémoire collective.
Le plus bel animal du monde
Jean Cocteau savait décrire les femmes. De Marlène Dietrich il aura dit que son nom commençait par une caresse et finissait à la manière d’un coup de cravache. Ava Gardner, elle, fut évoquée comme étant « le plus bel animal du monde. » Après le tournage de La comtesse aux pieds nus, notre féline rugissante se retire quelques jours à Cuba pour rendre visite à Hemingway. Elle séjourne dans un hôtel de La Havane sous le pseudonyme de Miss Grey. Il sera bientôt question d’une tournée mondiale pour la promotion du film, avec un coup d’envoi en Amérique du Sud. Dans chaque pays, Ava sera accueilli par une horde de fans. Tout se déroulera à merveille jusqu’à ce qu’elle atterrisse à Rio de Janeiro.
La bande dessinée d’Ana Miralles & Emilio Ruiz est avant tout le récit de la vie d’une femme qui se bat contre elle-même, contre la solitude, contre les faux-semblants, elle essaye de préserver ses choix, ses goûts, ses amitiés et ses amours où se mêlent la déception relative à de multiples trahisons. Fantasque mais sage… Impudique mais chaste… Passionnée mais indifférente… Chaque planche – plus belle les unes que les autres – restitue le naturel d’une vie jusque dans ses excès et ses absences. Ce livre mémoriel est tout sauf un éloge funèbre, il rend le lecteur complice de la vie de l’actrice, de ce qu’elle fut, animal (puisque l’expression lui appartient désormais) dont la beauté (pas uniquement plastique) soulignait le divorce parfois difficile au cinéma entre sensualité et vulgarité.
Le 9ème art au service du 7ème
Nous voici donc à Rio de Janeiro. Le contexte politique est instable. Ava y reçoit un accueil sujet à moult controverses et, non seulement la presse ne l’épargne pas, mais elle s’en donne à cœur joie. L’épisode fragilise l’actrice qui ne s’en remettra véritablement jamais. Il est ici illustré par Ana Miralles sur un scénario d’Emilio Ruiz. L’un et l’autre mettent leur talent au service d’une des plus grandes icônes du cinéma. C’est beau. Mieux. C’est magnifique. Mise en lumière d’une vie souillée par la violence relative au désir masculin de possession. Un portrait en proie aux désillusions méconnues de la star. Ava Gardner l’évoque d’ailleurs à peine dans ses mémoires ; …
; … elle qui était libre de tout, y compris d’explications car elle n’en donnait jamais, aucune. Ni à ses amis… Moins encore à ses amants… A personne… Cette femme unique, glorifiée et déchue de son vivant, fut la seule actrice dont la beauté n’évoquait rien d’autre qu’elle-même, c’est à dire tout et le contraire d’une existence nourricière de rancœurs et d’amertume, alors qu’elle faisait de la nôtre au moment de regarder ses films, une sorte de poésie dont on sait qu’elle disparaîtra sitôt la lumière revenue. C’est précisément de cela dont parle 48 heures dans la vie d’Ava Gardner. Le lecteur est convié à découvrir la vilénie du monde à travers le port de tête orgueilleux d’une femme profondément malheureuse.
Tout et le contraire d’une existence
Sa seule angoisse au moment de mourir fut de savoir ce que deviendrait Morgan, son corgi adoré ; comme elle le lui avait promis, sa gouvernante, Carmen Vargas, s’en occupa avec l’inquiétude de savoir qui souhaiterait désormais engager une femme avec un chien. Grégory Peck lui demanda si elle voulait venir travailler chez lui et son épouse, à Hollywood. L’acteur aimait beaucoup les chiens, et la façon dont Carmen s’en occupait lui alla droit au cœur. L’animal vécu jusqu’à l’âge canonique de quinze ans. Il fut enterré derrière la maison, sous un saule pleureur. Sur la pierre tombale, on peut lire : Morgan Gardner Vargas. C’est alors que nous reviennent les odeurs de chemin de fer d’une époque révolue… Parfois même la beauté des choses premières… Et, bien entendu, celle d’Ava Gardner.
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AVA LAVINIA GARDNER, dite AVA GARDNER
24 décembre 1922, Grabtown (Caroline du Nord)
25 janvier 1990, Westminster (Londres)
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Novembre 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
AVA (Quarante-huit heures dans la vie d’Ava Gardner), une bande dessinée d’Emilio Ruiz & Ana Miralles
aux éditions Dargaud – 112 pages couleur / Couverture cartonnée / 21 x 30 cm/ 22,50€
SOURCES : outre la bande dessinée suscitée, cette chronique est inspirée d’un article de Françoise Sagan paru dans le magazine Égoïste (n°8 – 1984) et de la chanson d’Alain Souchon : La beauté d’Ava Gardner ; ainsi que de la biographie de Lee Server : Ava Gardner, parue aux éditions Presses de la Cité (2008) ; et de l’autobiographie de la star : Ava : Mémoires, publiée aux éditions des Presses de la Renaissance (1991).











