Il était le gendre d’André Breton dont il avait épousé la fille, Aube, en 1956. Le Breton Yves Elléouët (1932-1975) demeure un auteur méconnu. Proche du surréalisme, auteur de deux romans, Le livre des rois de Bretagne et Falc’hun (Le faucon, en breton), publiés chez Gallimard en 1974 et 1976 mais jamais réédités, il était un peu tombé dans l’oubli malgré la volonté affichée par certains, notamment en Bretagne, de faire connaître sa poésie. Mais aujourd’hui c’est l’ensemble de son œuvre qui va être publiée. A commencer par ses Carnets, premier tome d’une série de sept ouvrages.

Ceux qu’avait séduit l’écriture d’Yves Elléouët avaient jusqu’à présent entre leurs mains cinq livres de lui : le deux romans précités, deux livres de poèmes (Au pays du sel profond, éditions Bretagnes 1980 et Tête cruelle, éditions Calligrammes, 1982). Plus récemment, sa poésie avait été regroupée dans un recueil intitulé Dans un pays de lointaine mémoire (Diabase, 2020), préfacé et annoté par Ronan Nédélec. C’est ce dernier qui a entrepris aujourd’hui de coordonner, aux éditions La Part Commune, la publication de l’œuvre complète d’Elléouët. En commençant par les Carnets.

Yves Elléouët, comme son patronyme l’indique, avait des origines bretonnes, précisément du côté du Finistère, dans la commune de La Roche-Maurice près de Landerneau. Né à Fontenay-sous-bois où travaillait son père, il passa la période de la Seconde mondiale dans la petite commune bretonne, auprès de sa grand-mère paternelle, de ses tantes et oncles, cousins et cousines. Le jeune Yves en sera profondément marqué car il fit l’expérience d’un environnement très particulier marqué notamment par la présence sur place d’un enclos paroissial où s’imposait (dans la statuaire) la figure de l’Ankou, messager de la mort dans les croyances populaires bretonnes. C’est aussi à La Roche-Maurice que se trouvent les ruines d’un château bâti sur un éperon rocheux, ravivant des souvenirs de l’histoire de Bretagne que le futur auteur ne manquera pas d’évoquer dans ses livres.

Diplômé des arts appliqués, attiré par le mouvement surréaliste, Elleouët fit donc la connaissance d’André breton (et de sa fille Aube) mais se tint toujours en marge de ce courant littéraire. A Paris, il se lia d’amitié avec Calder, travailla en imprimerie, dans l’héliogravure et collabora même par ses dessins au magazine Elle. Il était à la fois artiste peintre et écrivain mais mourut prématurément d’un cancer à l’âge de 43 ans.

Petits tableaux crépusculaires

Ce qui domine dans l’œuvre d’Elléouët, c’est ce que résumait le poète Xavier Grall, après sa lecture de Au pays du sel profond, en parlant de «voyances brèves », de « scènes surréalistes » et de « petits tableaux crépusculaires ». Qu’il s’agisse de romans, de carnets ou de poésie, c’est bien cette frontière ténue entre la vie et la mort qui domine l’œuvre de l’écrivain breton. « On retrouve dans ses notes ce que l’on perçoit également dans sa peinture ou dans ses dessins (…) c’est-à-dire des compositions, des impressions presque jazzy tout autant que des tentatives d’expulsion », souligne Ronan Nédélec. Il ajoute : « Au même titre que le peintre Elléoüet jette sur la toile une rythmique, l’écrivain crée des accords musicaux au sein d’un langage qui lui est propre, au flux très vite reconnaissable et dont le lecteur aura du mal à s’extirper ».

Les Carnets d’Elléouët nous font beaucoup voyager. De Saché (en Indre-et-loire), où il partit habiter, à la Bretagne qu’il arpenta toujours avec ferveur, notamment le Finistère mais aussi Plougrescant dans les Côtes d’Armor. Dans ses écrits, il mêle notations brèves et vrais tableaux de genre. On y découvre aussi des poèmes ou des textes qui serviront de matrices à des œuvres ultérieures plus élaborées. C’est parfois déroutant, frôlant l’énigme, mais il y a toujours une sensibilité à fleur de peau. Ecorché vif, Elléouët écrivait en 1972 dans ses Carnets, s’adressant à Aube : « Sans doute ce qu’il convient d’appeler la difficulté d’être me tient. Sans doute aussi la difficulté de vivre. Sans doute, sans doute. Peut-être suis-je une de ces pauvres bêtes qui se tiennent dans le chemin de la vie qui peut les mouvoir et pourquoi ? Peut-être suis-je autre chose que cela. Je n’en sais rien. Je t’aime de toute façon et tout le reste me chante peu ». Tout d’Elléouët est dit dans ces quelques lignes. Lisons ou relisons cet auteur fécond à la vie si brève. Celui qui avait vécu dans la peau de Falc’hun (le faucon), le héros de son livre le plus connu.

Pierre TANGUY.

Oeuvre complète, Yves Elléouët, Tome I, Carnets 1947-1975, édition établie, préfacée et annotée par Ronan Nédélec, éditions La Part Commune, 345 pages, 28,90 euros. Avec des reproductions de peinture de Yves Elléouët.
Le tome II (récit, nouvelles, théâtre) vient également de paraître. Suivront en fin d’année Correspondance (tomes III et IV) et l’an prochain Œuvre poétique (tome V), Le livre des rois de Bretagne (tome VI) et Falc’hun (tome VII)

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