Il est l’un des artistes phare de l'entre-deux-guerres. Issu d’un famille italienne installée à Rennes, ville sans aucune tradition mosaïque, Odorico importera en Bretagne une technique lombarde dont il fera sa marque. Mais qui donc était Isidore Odorico ?

Paysages urbains… Établissements publics ou privés… Commerces divers… Façades d’hôtels… Cages d’escalier et entrées d’immeubles… parfois même lieux d’aisance de quelques privilégiés… les mosaïques de la famille Odorico sont omniprésentes en Bretagne. Elles témoignent d’une époque où la couleur était à la mode, influencée par le mouvement art-déco qui rayonna durant l’entre-deux-guerres et les Années folles ; une esthétique teintée d’un certain régionalisme s’adaptant aux volontés des architectes et entrepreneurs en quête d’innovation, ainsi qu’aux désirs d’une clientèle exigeante à la recherche de nouveautés.
Quelques abacules pour mille couleurs
Tout commence par un mot de sept lettres aujourd’hui disparu des dictionnaires : Abacule (du latin Abaculus), c’est à dire chaque petit cube constituant une mosaïque ; le masculin d’Abacule fait désormais place au féminin de Tesselle (latin Tessella : carrelage), davantage commun dans le langage courant, il signifie plus ou moins la même chose, si ce n’est qu’une tesselle est d’ordinaire cubique, là où les abacules n’ont pas de forme spécifique ; cette évolution linguistique s’attache à une migration géographique de la mosaïque italienne qui, au fil de deux générations, s’est répandue en Bretagne. Isidore Odorico fut l’un de ses plus importants transmetteurs.
Lundi 30 octobre 1893
La famille Odorico est originaire de Sequals (actuelle province de Pordenone) dans le Frioul italien, une région située entre la Vénétie et la Slovénie, avec l’Autriche à sa frontière nord et la mer Adriatique au sud. Les premiers membres s’expatrient pour des raisons économiques autour des années 1880 avec, pour essentiel bagage, un savoir-faire séculaire en matière de pavement et de mosaïque. Le jeune Isidore (prononcer Isidoré) naît le 30 octobre 1893 à Rennes. Lui aussi va pratiquer l’art de la mosaïque, mais, à la différence de ses prédécesseurs, il enrichit ses créations d’une culture découverte aux Beaux-Arts de Rennes ; ce sont à la fois les différents styles français et l’esthétique bretonne qui, tout à coup, posent leur empreinte sur la création italienne…
… et, à l’issue de la Première Guerre mondiale, Isidore reprend les rênes de l’atelier familial avec son frère Vincent puis, très vite, ils en font l’une des entreprises les plus prospères du nord-ouest de la France. Talentueux, ambitieux et chef d’entreprise hors pair, Isidore est apprécié des notables locaux, il jouit d’une grande popularité grâce à son implication dans le développement du Stade rennais*, n’hésite pas à accepter tous les contrats publiques et privés en imposant son style original auprès de clients pointilleux, souvent des administrations ou des propriétaires fortunés : architectes… entrepreneurs… médecins… commerçants… fils de famille… etc.
Paris… Tour… Rennes…
Avant cette deuxième génération de mosaïstes, il y en eut une première. Son oncle, Vincent Odorico (1848-1909), et son père (1845-1912), lui-même prénommé Isidore, rejoignirent d’abord Paris en quittant l’Italie, où ils furent embauchés par leur compatriote, un certain Gian Dominico Facchina, afin de participer à la décoration de l’opéra Garnier. Ils choisirent de rester en France à l’issue du chantier en suivant les « chemins du travail » pour se retrouver à Tours où ils furent engagés par Joachim Novello, un cimentier italien originaire de Postua (Piémont). Un an plus tard, les deux hommes quittèrent l’Indre-et-Loire pour Rennes. Les voici désormais dans le quartier de la Petite Californie, non loin de la gare, ou de nombreux entrepreneurs avaient déjà élu domicile.
L’entreprise Odorico Frère, située d’abord ou 20 rue Dupont des Loges, puis au 7 rue Joseph-Sauveur, travaillait aux côtés d’un certain Antoine Novello, autre cimentier italien, et proposait divers types de décoration en mosaïque de marbre, façon vénitienne ou romaine, ainsi que des dallages et enduits de ciment. Comme beaucoup de leurs homologues immigrés du Frioul, ils popularisèrent les sols en terrazzo – matériau bon marché composé de fragments de marbre et de granit de récupération – qui furent très vite à la mode dans les lieux publics, les cages d’escalier et les entrées d’immeuble, avec pour spécificité des bordures de médaillons ou de fleurons variés égayant l’ensemble. Dit comme cela, ça n’a l’air de rien. A l’époque c’était révolutionnaire, parce que d’un bel effet, solide et peu cher.
Influence austro-hongroise
Lorsque son père disparaît en 1912, Isidore s’installe à la tête de l’entreprise avec sa mère et son frère. Diplômé de l’école des Beaux-Arts l’année suivante, il en sort avec une solide formation artistique qu’il va continuer d’enrichir au cours de sa carrière. Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, il est de retour à la fin du conflit après une captivité à Darmstadt. Un mal pour un bien puisque, dans cette ville, il découvre la reproduction artistique et architecturale lancée par l’un des fondateurs de la Sécession viennoise, Joseph Maria Olbricht, illustre architecte austro-hongrois dont il ne cessera ensuite de s’inspirer. Entre 1918 et 1934, Odorico Frères connaît un essor sans précédent.
Après l’exposition des Arts décoratifs industriels de Paris en 1925, la mode est à la couleur et à l’ornement sur les supports architecturaux ou mobiliers. Les commandes affluent, incitant nos deux frères à ouvrir des succursales à Nantes et Dinard. Une centaine d’artisans y sont embauchés, en atelier ou sur les chantiers qui se multiplient dans le nord-ouest de la France, jusqu’à la mort de Vincent en 1934. Isidore devient alors l’unique patron de l’entreprise. Sa notoriété est au zénith d’une carrière à succès savamment entretenue par un vaste réseau relationnel. Florissante réussite qui s’achève en 1944, après une nouvelle mobilisation lors de la Seconde Guerre mondiale. Il s’éteint l’année suivante, à cinquante-deux ans, laissant place à ses successeurs.
Baisser la tête et lever les yeux
Certaines œuvres ne s’exposent pas à hauteur d’homme. Il est essentiel de baisser la tête ou de lever les yeux pour les admirer. Ainsi, les grandes empreintes du travail d’Isidore Odorico et de sa famille sont-elles toujours visibles. Notons entre autres à Rennes : les assemblages décoratifs de l’ancienne piscine Saint-Georges, bassin compris… l’intérieure de l’église Sainte-Thérèse… et, bien entendu, la façade de la maison d’Isidore au n° 7 de la rue Joseph Sauveur… Également en Ille-et-Vilaine : le Monument aux morts du cimetière de Cesson-Sévigné… les intérieurs de la Poste de Cancale… la façade de l’usine Morel & Gaté à Fougères… Mais aussi dans les Côtes-d’Armor : la chapelle du Grand séminaire de Saint-Brieuc… la devanture de l’ancienne pâtisserie Gilbert, rue du Chapitre, toujours à Saint-Brieuc… le vestibule de la mairie de Perros-Guirec… l’intérieur de la poste de Tréguier… Libre à chacun de poursuivre sa recherche en fonction du lieu choisi. Bonne visite.
* Isidore Odorico était un passionné de football. « Bon remplaçant connaissant toutes les roublardises du ballon », affirmaient ses coéquipiers. Il aura investi une partie de sa fortune dans le stade rennais, « presqu’à s’en ruiner », dit-on ; en tout sept années de présidence (1931-1938) qui furent un tournant constructif dans l’histoire du football breton. A la demande de François Pinault, le Maillot Domicile 2021 est un hommage direct en inspiration de ses mosaïques. (Voir illustration)
Jérôme Enez-Vriad
© Septembre 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Les sources de cet article sont trop nombreuses pour être citées. La rédaction les tient à disposition sur simple demande. Citons néanmoins les ouvrages suivants : Sur les pas d’Odorico à Rennes et Sur les pas d’Odorico de Roscoff à Saint-Malo, ainsi que Odorico, l’art de la mosaïque ; livres parus aux éditions Ouest-France.











