Claire Fourier est une institution littéraire. Non seulement bretonne. Également francophone. Chacun de ses livres relève du bijou à mettre entre toutes les mains. Son dernier roman n’échappe pas à la règle… Tout est solitude…  affirme-t-elle.

La solitude peut être vécue comme un retranchement ; mais elle peut aussi l’être comme une liberté retrouvée. Entendons-nous bien. La solitude éveille. C’est-à-dire qu’elle vit et permet de vivre. Elle existe et permet d’exister. Mieux ! Lorsqu’elle s’exprime sous la plume de Claire Fourrier, elle est vivante, combative, impétueuse et débordante… aux aguets. Voilà dont il sera question dans cette chronique. De la vie, fragile… Du bonheur, fugace… Du passé, intacte… et de la vue imprenable que nous offre la littérature sur cette vie… ce bonheur… cet hier… et, bien entendu, le présent.

La solitude par le style

Claire Fourier est une janséniste de la littérature. Aux perturbations des sentiments qu’elle exprime, répondent l’ordre des mots et la rectitude d’une grammaire impeccable, avec le style pour discipline. Oui ! Janséniste et utilitariste. Ses textes sont écrits, non pour satisfaire le plus grand nombre, mais afin d’engager un bonheur maximal au fil des pages. En résulte un plaisir de lire inégalé ; car l’exercice de la langue française relève de la transmutation – changement d’une substance en une autre – c’est à dire d’une histoire transfigurée par un style. À ce propos, quoi de plus solitaire qu’un écrivain en travail, lorsqu’il est à la recherche du vocabulaire le plus exact… de l’agencement des mots… des ruptures et des enchaînements qui, au fil d’une juste ponctuation, engageront musique et tempo… Oui ! Il faut savoir oser être seul(e) pour écrire juste.

Ainsi, Claire Fourier met-elle son style au service d’histoires dans lesquelles ses protagonistes relèvent de faits dont ils ne sont pas complices : ce qui leur arrive de plus important n’est pas l’essentiel dans la mesure où ils sont avant tout, comme le souligne Casanova dans ses Mémoires, « des atomes pensants qui vont où le vent les pousse » ; en d’autres termes, ils ne sont pas les alchimistes de leurs propres créations, bien plutôt les archéologues de leur propre histoire. Tous recherchent la solitude en ce qu’elle pose le destin des âmes les plus nobles. Être singulier signifie être seul. Colombelle, héroïne du roman dont nous parlons ici, le sait et l’accepte. Quel besoin aurait-elle de l’approbation du monde pour vivre de manière inimitable ?

Une pierre à l’édifice

«… vivre la solitude, c’est vivre hors du temps, c’est vivre dans l’éternité ! Je déteste l’éternité. Elle me fait une belle jambe, l’éternité ! Elle me fait marcher entre quatre murs. Et qu’est-ce que ça veut dire, l’éternité, hein ? C’est rien qu’un truc, l’éternité, un concept. L’éternité est une vue de l’esprit, que personne n’ose contester parce que toute la philosophie repose là-dessus. »* (page 99/100) – Assertion face à laquelle on se doit de répondre qu’éternité et solitude sont les indicateurs des quêtes réussies. Peu importe ce que l’on cherche, l’essentiel est d’être le pèlerin de soi-même, et surtout ne pas se laisser pétrifié par la Gorgone ; bref ! chacun se doit d’être les pierres de son propre édifice. Tout est solitude prouve une fois de plus (s’il en était besoin) que l’œuvre de Claire Fourier suit inflexiblement le fil rouge de la vie ; de toutes les vies : charnelles et intellectuelles, à l’encontre de toutes les morts : physiques et morales.

Dans les dernières pages de son livre, la solitude est évoquée comme « une présence intrinsèque qui […] projette au-delà de l’absence ressentie ! Elle serait « en nous à la fois la première pierre et la clef de voûte ?… En tout cas, la pierre angulaire… Plus encore, la pierre d’achoppement… » Ajoutant ceci un peu plus loin : « La solitude est à la source du verbe, le flux vital silencieux d’où jaillissent, plus que les mots, la vraie parole, et où se propage les ondes de l’être… » Claire Fourrier sous-entend l’essentiel du malaise de notre époque ainsi : les hommes de l’Antiquité vivaient parce qu’ils savaient s’isoler ; ceux d’aujourd’hui se regardent vivre dans le flux stérile d’une promiscuité mondialisée. Il y a du Sénèque en cela. « Facere docet philosophia, non dicere. » La vie… La mort… Et la solitude comme espoir de faire gagner la première sur la seconde.

L’urgence de lire

La solitude ne serait-elle qu’une misérable chimère ? Ne conduit-elle pas à l’indifférence des êtres pour les êtres ? Car. A bien y réfléchir. Même si chacun se passe admirablement des autres, nous sommes tous à un moment « en manque de prochain. » Il nous faut savoir revenir « à la société des hommes » et « noyer sa vie, heureuse ou pas, dans celle d’autrui ! » Pour autant, un livre se lit en solitaire, nous le commençons seul et le finissons seul. Voilà pourquoi « il faut parler de la solitude. En parler sans se raconter d’histoire. Au vrai, la solitude est le seul sujet de conversation et d’écriture qui soit. » Nous vivons seul. Entouré. Oui ! Peut-être. Mais seul. Et un jour nous mourrons seul. Entouré. Aussi ! Peut-être. Mais seul. Claire Fourier rappelle l’urgence de lire avant qu’enfin ne vienne le silence définitif.

* Les passages entre guillemets et italique sont tous extraits du livre, sauf la citation de Sénèque.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Septembre 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Photographie bandeau : © Fabrice Lévêque

Tout est solitude, un roman (philosophique) de Claire Fourier aux éditions Tinbad, 188 pages – 20,00 €

Claire Fourier parle de son livre 

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