Le retour en grâce du vinyle a dépassé le simple effet de mode. Partout dans le monde, les usines de pressage tournent à plein régime. L’une d’entre elles est née en 2014 à Memphis, dans le Tennessee. Elle est en passe de devenir la plus importante au monde. Ici, les disques produits se comptent par million. Il y a de forte chance que votre import US sorte d’une de ses presses. Rencontre avec Mark Yoshida, le patron de Memphis Record Pressing qui nous ouvre les portes de ses immenses bâtiments.

Sur la route de Memphis, on ne croise pas que les fantômes d’Elvis. Certes Graceland reste un point d‘attraction névralgique : c’est bien là qu’affluent des milliers de touristes américains. Et puis, il y a BB King avec son boulevard et son bar au début de Beale Street. Et puis Johnny Cash. Sans compter les mythiques labels SUN et Stax.
Pourtant, il était intéressant de découvrir le Memphis des années 2024. Pour ce faire, direction sa banlieue, là où l’usine Memphis Records Pressing a trouvé refuge et surtout suffisamment de place pour installer ses machines. Sur des centaines de mètres, plusieurs bâtiments modernes ne laissent rien deviner. Car sans invitation, impossible de franchir le graal. Il faut être convié pour découvrir les 56 presses animées par quelque 350 salariés. D’Adèle à la réédition du catalogue des Beatles, c’est une grosse partie des vinyles vendus en Amérique du Nord qui sortent de cette usine.
Mark Yoshida, le patron de Memphis Record Pressing, nous ouvre les portes de son temple.
Quand est né Memphis Record Pressing ?
Mark Yoshida : Nous avons fondé Memphis Record Pressing en 2014. Notre premier vinyle est sorti à la fin de la même année. Cela nous a pris six mois pour remettre en état les vieilles presses que nous avions achetées, elles n’étaient pas du tout fonctionnelles !
Quel groupe a eu l’honneur de ce premier pressage ?
M.Y. : Les Youth Lagoon. Comme c’était notre premier vinyle, nous avions décidé de ne pas nous lancer dans la couleur et sortir l’album en vinyle noir. Normal, non ? Et bien sûr… il a fini violet !
Qui a fondé Memphis Record Pressing ?
M.Y. : Mon associé Brandon Seavers et moi. Nous avions une entreprise de fabrication de CD, et nous travaillions dans un de ces bâtiments. L’un de nos plus gros clients était Fat Possum Records. Ils étaient situés à Oxford, Mississippi. Deux personnes de chez Fat Possum nous ont approchés, Matthew Johnson et Bruce Watson. Ce sont eux qui nous ont suggéré de nous lancer dans le marché du vinyle car celui du CD commençait à décliner. Et donc à nous quatre nous avons créé cette entreprise de pressage de vinyles. En 2016, Matthew et Bruce nous ont quittés pour se consacrer à leur maison de disques, qui se porte bien d’ailleurs et qui continue à prospérer. Du coup, nous nous sommes tournés vers un nouveau partenariat qui s’est trouvé être le leader mondial du pressage vinyle, GZ Media basé en République Tchèque. (GZ Media est devenu le premier actionnaire de MRP en 2017, ndlr).
Vous êtes la seule usine de pressage à Memphis ?
M.Y. : Nous sommes en effet les seuls à Memphis. En revanche, je pense qu’il y a trois usines de pressage à Nashville.
Une seule à Memphis pour quelle raison ?
M.Y. : Excellente question. Jusqu’à récemment aux États-Unis vous ne pouviez pas acheter de nouvelles machines de pressage. Vous deviez utiliser les anciennes et elles étaient plutôt dur à trouver. Lorsque qu’il a été enfin possible de fabriquer de nouvelles presses, la pandémie est arrivée ! Résultat, ces 2 dernières années aux États-Unis, un grand nombre de start-ups qui ont essayé de se lancer n’ont pas tenu. Je suis vraiment navré pour elles parce qu’elles ont loupé le coche en s’y prenant trop tard. Déjà qu’il n’est pas évident de se lancer à cause de la pénurie d’équipement ! Je ne parle pas simplement des presses, mais des machines à vapeur, des centrales de refroidissement… Bref, tout ce qui permet la fabrication d’un vinyle. Et une fois équipé, vous n’êtes pas au bout de vos peines ! Car sortir un vinyle ne se résume pas à presser un bouton après avoir branché une machine. L’apprentissage est énorme et difficile.
Et pour Memphis Record Pressing, quel a été l’impact de la crise du Covid ?
M.Y. : Aux États-Unis si vous ne faisiez pas partie des entreprises dites essentielles vous n’aviez pas d’autre choix que de fermer. Ça a été notre cas. Nous avons dû fermer cinq semaines. C’était une période très préoccupante. Mais nous avons mis ce temps à profit pour effectuer de la maintenance, pour s’assurer que le matériel était toujours opérationnel et en bon état.
Dès la réouverture, nous avons simplement rallumé la lumière et l’entreprise a repris son fonctionnement habituel. En revanche, nous n’étions pas sûrs que le carnet de commandes allait suivre. Et les commandes sont arrivées de façon croissante tout au long de l’année ! Pour tout vous dire, en 2020 nos affaires ont vraiment été florissantes. Un des principaux éléments de cette croissance venant du fait que les gens étaient seuls chez eux et qu’ils n’avaient rien à faire. Ils ont commencé à s’intéresser au vinyle. C’est devenu un véritable hobby pour certains. La seconde chose c’est que la plus grande chaîne de supermarché américaine, Walmart, a décidé un an avant la crise de Covid de commercialiser des vinyles. Mais vu qu’une entreprise de ce calibre-là prend énormément de temps à lancer ses process commerciaux, rien n’a commencé avant 2020 en plein milieu de la pandémie. Ce qui a eu un effet bénéfique sur la croissance de notre entreprise puisque les vinyles sont devenus accessibles au même titre que les biens de consommation courante. Donc oui, je pense que dans un certain sens la crise du Covid a beaucoup aidé notre industrie. Même si la vente de vinyle ne cesse d’augmenter depuis 2008.
Y avait-il une usine de pressage à Memphis dans les années 60 et 70 ?
M.Y. : À l’époque la plus grosse usine de pressage du pays se trouvait ici à Memphis, elle s’appelait Plastic Products. Buster Williams en était le propriétaire. C’était à l’époque d’Elvis et du studio Sun. C’est lui qui est à l’origine des vinyles 7 pouces pour les jukebox de tout le pays. Il est véritablement à l’origine de la folie des jukebox ! A l’époque, lancer un artiste passait essentiellement par les jukebox. On les retrouvait dans les bars, les clubs, les restaurants… Ensuite disons qu’il a eu une idée qui en soi n’était pas forcément légale : lorsque Sam Philips de Sun Studio est venu le voir pour le pressage d’un disque, il en a fait quelques exemplaires supplémentaires qu’il a mis de côté et qu’il a distribués à tous les jukebox du pays. Et il s’est fait pas mal d’argent en faisant ça. Mais en même temps, c’était illégal parce qu’il ne possédait pas les droits ! Mais son initiative a permis à cette musique de se répandre dans tout le pays et à aider plusieurs studios à vivre. Mais, je digresse complétement !
Combien de personnes travaillent chez MRP ?
M.Y. : À peu près 350 personnes.
C’est devenu une grosse entreprise !
M.Y. : Oui plutôt. Lorsque nous avons commencé avec notre entreprise de fabrication de CD nous avions 13 employés. Et à partir de la fin de l’année 2014 nous avons commencé à grossir de façon exponentielle pour nous retrouver début 2015 avec 50 employés et depuis ça ne s’est pas arrêté.
Combien de machines de pressage avez-vous ici ?
M.Y. : Nous avons 56 presses. Donc nous faisons partie des plus gros fabricants de la zone nord-américaine en termes de volume. Je pense même que nous sommes probablement les plus gros, même si une des usines de pressage de Nashville a plus de presses que nous. Mais je pense que la moitié de leurs presses sont plus anciennes et qu’elles ne sont pas aussi efficaces en termes de production que les nôtres.
Quel type de presses avez-vous ?
M.Y. : Nous avons 56 presses automatiques et 6 presses manuelles. Les presses manuelles nous permettant de faire des impressions d’images et des vinyles aux formes spéciales. Nos premières presses étaient anciennes et manuelles. Il s’agissait de SMT, pour Southern Machine and Tool. Ils étaient basés à Nashville et très populaires dans les années 60 et 70 à l’apogée du vinyle. Ils étaient incontournables dans tous les États-Unis. Ensuite sont arrivées des Hamilton, une autre ancienne marque. D’ailleurs, ce n’est qu’après le Covid qu’on a cessé de les utiliser pour les remplacer par des presses neuves. Nos nouvelles presses viennent de notre partenaire GZ Media. Après avoir adapté et modernisé leurs anciennes machines de pressage, ils sont passés par l’ingénierie inversée pour créer une nouvelle génération de machines contrôlées par ordinateur. Ce sont celles que nous avons ici et qu’ils réservent à leurs partenaires. Cela nous offre un réel avantage concurrentiel car il y a très peu de fabricants de presses dans le monde.
Combien de vinyles pouvez-vous produire en une journée ?
M.T. : Nous avons une capacité de production de 100 000 à 120 000 unités par jour. Ce qui nous fait à peu près 600 000 unités par semaine. Nous travaillons 24 h sur 24, 5 jours par semaine, du lundi au vendredi, et il peut nous arriver de travailler le samedi si une commande l’exige. Donc par an, nous sortons plus de 30 000 000 vinyles.
Quel est le pourcentage de vinyles noirs et de vinyles couleur qui sort de vos presses ?
M.Y. : Les vinyles noirs représentent 50% de nos commandes, 30% sont en couleur. Le reste, 20%, correspond aux splatters. Sachant que les effets spéciaux peuvent être répartis différemment entre la face A et la face B.
Vous travaillez aussi bien avec des Majors qu’avec des labels indépendants ?
M.Y. : Oui, les deux, mais les Majors représentent à peu près 80% de notre chiffre d’affaires. Mais nous souhaitions malgré tout conserver au moins 20% de notre production pour des artistes indépendants et les maisons de disques plus modestes. Lorsque nous avons commencé notre production de CD nous étions principalement en collaboration avec des indépendants. Nous ne souhaitions pas les abandonner.
Pour vous tous les clients se ressemblent ?
M.Y. : Dans l’absolu oui. Après nous avons aujourd’hui un minimum de commande de 500 unités. Mais nous prévoyons d’étudier un nouveau système qui nous permettrait d’accepter des commandes de 100 unités. Nous essayons de faire notre maximum pour ne pas bloquer les indépendants et garantir au quotidien qu’une capacité de production leur soit dédiée. Et nous faisons bien évidemment la même chose pour nos clients qui viennent des grandes maisons de disques. Chaque mois nous leur dédions une partie de notre production, qu’ils peuvent utiliser comme ils l’entendent.
Si je suis un artiste, je peux directement vous passer commande ?
M.Y. : Oui. Nous avons même une équipe clientèle dédiée. En revanche, ce qui prend énormément de temps c’est d’éduquer nos clients au vinyle. La plupart ne connaissent que le digital avec lequel ils ont grandi. Le vinyle est un support assez ancien. Il faut leur expliquer comment cela fonctionne. Certains pensent qu’après un ou deux tests de pressage, toute la production ne présenterait aucun défaut, pas de bulle, pas d’accroc…
Quel est le pressage moyen pour un album ?
M.Y. : Nous sommes entre 5000 et 6000 unités par album. Mais l’écart varie entre 500 et 400 000 unités en une seule commande. Je pense qu’Adèle était de très loin notre plus grosse commande. On a fait trois séries de 400 000 albums. C’est la plus grande commande unique que nous ayons eue. La réédition du catalogue des Beatles a aussi été impressionnante.
Vos clients sont exclusivement américains ?
M.Y. : Tous nos clients viennent des États-Unis. Un certain nombre d’artistes peuvent venir d’Europe ou d’Asie, mais c’est assez rare. Ça coûte cher d’exporter outre-mer. Il vaut toujours mieux presser un vinyle dans le pays où vous allez le vendre. Maintenant, il nous arrive parfois d’expédier des cargos vers l’Australie ou l’Europe, mais la plupart du temps quand nous travaillons avec des artistes européens, c’est qu’ils souhaitent vendre aux États-Unis.
Le vinyle a définitivement tué le CD ?
M.Y. : C’est l’arrivée des téléchargements numériques et du streaming qui a tué le CD. Comment voulez-vous concurrencer le streaming en termes d’usage ? Quand nous nous sommes intéressés au CD, nos partenaires originaux Possum Records nous avaient conseillé de nous pencher sur le vinyle car pour eux, ce n’était qu’une question de temps avant que les CD soient véritablement en chute libre.
En revanche, si le vinyle revient en force aujourd’hui ce n’est pas uniquement du fait de la nostalgie. Beaucoup de nos clients représentent une génération qui n’a jamais connu le vinyle des années 70. Pour eux c’est une sorte de nouvelle technologie. Et ce sont eux qui ont remis ce produit au goût du jour. D’ailleurs, ils sont passés au streaming ou au téléchargement sans passer par la case CD. Alors quand le vinyle est revenu, ils ont apprécié ce nouveau support pour des raisons artistiques et visuelles.
J’ajouterai que l’expérience d’écoute est différente. Vous devez être dans une pièce dédiée avec une platine, placer le diamant sur le vinyle, avoir un système stéréo. Etre patient pour passer d’une chanson à une autre, donc vous profitez de l’ensemble de l’expérience que procure un album. La jeune génération avait tendance à perdre ce concept d’écoute d’un album entier au profit de quelques morceaux. C’est depuis ce renouveau qu’on entend parler de soirée d’écoute dans les chambres d’étudiants. La musique est redevenue un événement social, une expérience collective.
Lors de notre entretien, une jeune femme de la communication de la ville de Memphis nous accompagnait. Je me tourne alors vers elle pour connaître son opinion.
C’est vrai ?
Lauren Berry : Oui totalement. Lorsque j’étais au lycée, mon père m’a donné ma première platine. Il y a 16 ans maintenant. Et il m’a donné tous ses vinyles, et c’est là que j’ai vraiment constaté à l’université en 2013 ce qui était en train de se passer autour de ça. Tous mes camarades de classe allaient acheter des vinyles dans des boutiques spécialisées.
M.Y. : C’est vraiment cool aujourd’hui de voir des gens dans des boutiques de vinyles qui sont en train de filmer.
L.B. : Oui il y avait un événement samedi dernier, le Soul & Spirits. Beaucoup de disquaires étaient présents. Et rien que la file d’attente pour digger, c’était absolument dingue. Il y avait vraiment beaucoup de monde.
Le matériau de base de vinyle c’est le pétrole ? Est-ce un problème avec la nouvelle génération ?
M.Y. : Oui. Au minimum, nous évitons que les déchets produits se retrouvent dans la nature. Nous travaillons un matériau non biodégradable. Aujourd’hui, nous trouvons sur le marché de plus en plus de bio vinyles qui se basent sur des matériaux à base d’huile végétale ou d’huile de cuisson, mais nous ne savons pas si le produit est véritablement durable. Est-ce que nous allons parvenir à avoir la même qualité sur le long terme ? À l’heure actuelle nous sommes davantage focalisés sur le fait de diminuer au maximum notre empreinte carbone.
Mark, vous collectionnez les vinyles ?
M.Y. : Je n’en avais pas avant que nous commencions à produire des vinyles. Je pense que c’était en 2016, ma femme est venue me voir, elle m’a dit « tu fais des vinyles alors pourquoi nous n’avons pas de platine à la maison ? ». Donc j’en ai acheté une. Je n’en avais plus depuis des siècles ! En soit le vinyle ne va pas surpasser le digital aujourd’hui, parce que c’est beaucoup trop pratique, mais lorsque je veux vraiment profiter de l’expérience, j’aime le principe de pouvoir écouter un album à la maison. Et puis, lorsque nous avons des amis qui viennent ou qui passent ça m’arrive de sortir un vinyle. Encore une fois c’est un événement social.
Hervé Devallan
Traduction : Mégane Carrié
Photos : Cyril Bitton











