Pour la romancière Marie-Hélène Prouteau, il y a un lieu « fondateur » : une petite plage de la côte sauvage du Nord-Finistère, du côté de Kerfissien en Cléder. Elle le dit dans une évocation en prose poétique, éclatée en autant d’évocations du lieu qu’elle garde en mémoire. Un lieu qu’elle n’hésite pas, quittant la métropole nantaise où elle habite, à arpenter régulièrement pour y humer toutes les senteurs la rattachant à son enfance.

Publié en 2015, ce livre est aujourd’hui réédité et enrichi, avec une préface de Mona Ozouf. La philosophe et historienne bretonne a bien connu, enfant, cette petite plage du Haut-Léon. Et elle est tombée sous le charme du livre de Marie-Hélène Prouteau. « Vous allez découvrir, écrit-elle, avec quel talent Marie-Hélène Prouteau établit sa filiation avec ce lieu, au fil de vingt-six fragments où elle convoque ses souvenirs et ses admirations littéraires ». Mona Ozouf ajoute : « Pour moi l’essentiel est qu’elle a ouvert le chemin de la mémoire : je retrouve l’odeur puissante du goémon qui prenait possession de moi, dès le pied posé sur la dune ; le bruit de la vague, du clapotis au fracas ; le grenu du granit sous les pieds nus des vacances ; la palette des couleurs d’un lieu voué au bleu ».

Il y a en effet tout cela dans le livre de Marie-Hélène Prouteau. « L’enfance est peuplée de cabanes. Les miennes étaient ces rochers et ces grottes », souligne-t-elle. « Née dans ce Finistère, je ne peux parler comme une visiteuse. Je le ressens vivement : c’est un pays que j’ai quitté mais qui ne me quitte pas. L’amour de loin pour un être lointain très aimé nous grandit, écrit le poète, je me dis qu’il a raison ».

Appétit de vagues, d’iode et de rochers 

Encore faut-il exprimer cela de façon personnelle et originale. C’est le cas ici car Marie-Hélène Prouteau prend le parti d’associer cette petite plage non seulement à des souvenirs d’enfance mais aussi à des événements actuels ou à des œuvres culturelles qui l’ont marquée. En définitive, partir du local (et d’un local bien exigu) pour nous parler de ce qui la fait vibrer

aujourd’hui. Faire surgir du passé des images nouvelles et contemporaines. Ainsi la vue de ces « femmes qui peinent dans les vagues sous un effort intense » la ramène-t-elle au tableau de Gauguin Pêcheurs de goëmon. Plus loin, à la vue de la marée montante, c’est La vague d’Hokusaï qui surgit. Ailleurs, les rochers lui font penser aux sculptures de Hans Arp.

La petite plage charrie tout cela. Elle devient une caisse de résonance du monde. Une chambre d’écho. L’autrice en fait une relecture à l’aune de ses propres expériences et de son bagage culturel. Marie-Hélène Prouteau parle joliment de « champ magnétique » ou de « promenoir des songes », de « contrepoint lumineux », « d’épicentre naturel ». Son appétit des vagues, d’iode et de rochers, reste, en tout cas, insatiable. Evoquant François Cheng, elle parle de « sentiment-paysage » et n’hésite pas, faisant référence à Erri de Luca, à sous-titrer son livre « autobiographie d’un lieu ».

Son livre se poursuit par une évocation de la ville de Brest où elle est née. Dans un livre publié en 2019, Le cœur et une place forte (La Part Commune), elle avait déjà montré l’intérêt qu’elle portait à la grande cité du Ponant.

Pierre TANGUY.

La petite plage, suivi de Brest, rivage de l’ailleurs, Marie-Hélène Prouteau, La Part Commune, 2024, préface de Mona Ozouf, 112 pages, 13,90 euros.

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