Issu de la grande scène rennaise de la fin des années 70, auprès de Marquis de Sade dont il a un temps fait partie, et surtout avec son groupe Frakture, pionnier du punk français, le chanteur et bassiste Sergeï Papail sort Native, étonnant premier album solo et grand virage pop réussi. Accompagné de son inséparable guitariste Pascal Karels, il s’en est remis à une autre figure du grand Rennes en termes de production : c’est Philippe Maujard, alias Ubik, qui donne sa tonalité électro à Native. Mélancolique, parfois sombre, ode à la nécessaire solitude, cet album de Sergeï Papail (and the faceless) est aussi hyper accrocheur, avec plusieurs tubes en puissance.  

En français et en anglais, ses textes, intimistes ou engagés, restent en tête comme ses mélodies. On pense à la voix de Gérard Manset (dans Surrender), et au meilleur de la new wave française, notamment à Marc Seberg, grand groupe des années 80 mené par Philippe Pascal (après la fin de Marquis de Sade), disparu en 2019 et dont Sergeï Papail était proche. Il revendique ses proximités et trouve un aboutissement naturel à cet album qui paraît pourtant renverser ses codes. Mais le compagnon de route des regrettés leaders du culte Marquis de Sade, Frank Darcel ayant brutalement disparu le 14 mars dernier, sait, comme Etienne Daho qui l’invite avec Frakture sur la scène du festival Art Rock à Saint-Brieuc le 19 mai, que la pop peut tout englober et qu’il n’y a pas d’interdit en musique. Et comme un fil reliant pour toujours Sergeï Papail à ces acteurs du Rennes mythologique, il reprend, avec sa fille Irina, The fairest of the seasons de la chanteuse Nico, proche du Velvet Underground, influence majeure de chacun de ces artistes.

Native est un vrai disque pop avec des mélodies accrocheuses.
C’est ce que je voulais. Ce n’est pas que j’ai voulu rompre brutalement avec ce que j’ai pu faire avant ; c’est un cheminement intellectuel et artistique qui dure depuis longtemps. C’est assumé. Il y avait déjà eu une transition avec Frakture (avec So blind to see, album de ‘dark pop’sorti en 2019) mais je voulais aller beaucoup plus loin. Et surtout me laisser aller dans le travail d’écriture.
Quand tu fais un album solo, les choses viennent vraiment de l’intérieur. Tu ne fonctionnes pas par mimétisme mais tu veux exprimer des choses par les textes, la musique. Et j’ai travaillé dans ce sens-là, en me laissant aller.

C’est donc bien ton premier album solo, Sergeï Papail (and the faceless) ?
J’ai travaillé en solo en 1981-82 jusqu’à ce que j’intègre Marc Seberg à l’époque. Ça s’appelait Sergeï Papail ant the Scarlet Empresses parce que j’étais très imprégné de la culture cinématographique de Sternberg et de Marlene Dietrich. J’étais dans cette logique déjà à l’époque mais je n’avais pas sorti d’album. Ça tournait dans ma tête depuis longtemps. J’ai voulu faire quelque chose d’abouti et surtout trouver la bonne personne avec qui le faire, ce qui est très compliqué. Il faut un producteur qui écoute ta musique et qui dise qu’il a envie de travailler avec toi. J’ai trouvé cette personne : Philippe Maujard.

Philippe Maujard, qui a fait partie de la grande époque rennaise dans les années 80 sous le nom d’Ubik. Vous vous connaissiez depuis longtemps ?
Oui mais on ne s’est pas beaucoup côtoyés. On a trainé dans les mêmes endroits dans les années 80 mais on ne se connaissait pas beaucoup. On a travaillé sur un premier morceau et ça a été une évidence. Il a fait tous les arrangements du disque, le mixage, la production. Il a travaillé comme un fou, s’est donné à 300%. Le côté humain est essentiel dans le travail. J’ai découvert quelqu’un que je ne connaissais pas, de profondément humain, avec une grande sensibilité artistique. On s’est compris tout de suite.
L’autre musicien, c’est Pascal Karels, le guitariste de Frakture, mon « frère », qui m’a toujours accompagné sur tous mes projets, qui lui aussi a été séduit. On a travaillé très étroitement tous les trois.

Tu es à l’origine des textes et des mélodies ?
C’est ça. Certaines musiques ont été apportées par Pascal Karels, le morceau So close et Love me too, avec des origines claires « guitare ».
Sinon, c’est vraiment un travail d’échanges. Par exemple, le morceau Native est clairement identifiable techno-pop. J’ai laissé toute liberté à Philippe Maujard. J’avais envie de sortir des carcans du rock. Dans la reprise de Nico, The fairest of the seasons, on est sur des arrangements de violoncelle et de violons.

Chanson dans laquelle chante ta fille, Irina ?
Oui, ma jeune fille qui a fait ses premières armes en disque, et qui a une voix selon moi remarquable. Elle a 18 ans et c’est déjà une artiste : elle écrit, compose des morceaux et s’accompagne au piano. Je pense que le témoin est passé !

Tu avais une idée claire d’un disque pop avant de te lancer ?
Absolument pas. La seule chose que je voulais, c’était de vider les chansons d’un caractère trop rock même si certaines sonnent avec un caractère un peu rock. Sinon il n’y a pas eu de préalables ou une seul : une mélodie, du chant, les instruments qu’on veut et se laisser porter. Et pour faire ça, il faut quelqu’un qui ait un univers riche et varié. Philippe Maujard a travaillé sur du rock, des tendances jazz, de l’électro…
Un album solo, c’est un album de liberté absolu. J’ai 65 ans passés, je n’ai pas construit un album avec l’idée d’entrer absolument dans les charts, même si j’en serais très content.

Native, c’est lié aux origines, à quelque chose de primitif ?
Il y a de ça oui. C’est multifacette : il y a également le retour aux choses essentielles ; c’est aussi le renvoi à ce que j’aurais voulu ou dû faire à une certaine époque ; c’est aussi de tirer la quintessence des mélodies travaillées à la fin des années 60, début 70, par Bowie ou le Velvet (Underground)… C’est aller à l’essentiel, à l’origine des choses. Et à l’origine des choses, il y a tous les mouvements musicaux, le folk, la musique dite classique, le baroque… Native, c’est ça. Et ça me renvoie enfin à mon existence, parce que c’est un album très intérieur dans lequel je parle beaucoup de la vie, de l’amour, du besoin de solitude, de la mort… Je pense que c’est mon âge qui me fait exprimer ça. Ce n’est pas un bilan, mais un constat de ce qui a pu se passer dans ma vie. Et le terme le plus approprié est Native. Le morceau du même nom, qui évoque la souffrance des amérindiens, est l’une des deux exceptions de l’album : je ne peux pas faire un album sans qu’il y ait une connotation militante. Et cette cause me touche beaucoup. L’autre incursion engagée dans l’album, Siberia évoque la déportation des enfants ukrainiens.

Il y a une tonalité mélancolique, presque sombre parfois dans l’album.
Je pense que je suis quelqu’un de mélancolique. Surrender est un morceau clairement sombre. Je ne veux pas trop en dire parce que je veux que l’auditeur puisse s’approprier le texte.

Tu m’as cité David Bowie, le Velvet… Tes influences restent les mêmes y compris pour cet album beaucoup plus pop ?
Ma pensée est allée vers certains artistes en particulier pour cet album. J’ai davantage écouté le Velvet Underground, Nico. C’est très roots, simple, efficace, chargé d’émotion, de sens pour moi. On est toujours dans les racines.
Et il y a une ligne commune entre le dernier album de Frakture et celui-là au niveau des textes : la mélancolie. C’est mon écriture. Avant, avec Frakture, j’avais une écriture plus engagée, dénonciatrice. Je pense qu’aujourd’hui mes textes sont plus poétiques, ce qui les rend mélancoliques mais je ne suis pas non plus dans le pessimisme. La solitude a beaucoup d’importance dans plusieurs textes, comme Derrière la lune, Jusqu’à la fin des temps. La solitude n’est pas une fuite mais c’est un moment de recueillement dont chacun a besoin. La solitude peut être dramatique mais il s’agit là de goûter à cette solitude.

La chanson française a-t-elle de l’importance pour toi ? Est-ce qu’elle t’influence ?
Non, pas réellement. Les seuls artistes en langue française que j’aime sont Brel, Ferré, Reggiani et je suis un amoureux d’Edith Piaf. Je redécouvre Aznavour. Ils m’ont touché avec leurs textes, leurs mélodies. Dans la chanson française dite moderne, je ne suis pas très engagé artistiquement même si j’aime bien des gens comme Filip Chrétien à Rennes

Est-ce que tu tends l’oreille quant à la jeune génération ?
Je trouve que Zaho de Sagazan est impressionnante. Elle a ce sens de la mélodie fragile et un peu bancale qui me parle.

Le rap ?
Pas vraiment. J’ai redécouvert IAM en France. Sinon, j’aime bien certains morceaux d’Eminem, Kendrick Lamar. Je suis de moins en moins enfermé dans le rock. Mais je n’écoute pas de musique en fait… Très peu. Même si je peux me laisser emporter.

Avec cet album, tu avais la volonté de t’éloigner de cette mythologie rennaise qui peut être un peu écrasante ?
D’abord, c’est la liberté qui nous a guidés. Mais j’ai essayé de faire attention dans la musique à ne pas tomber dans les travers qui me collent à la peau dans ma manière de jouer. Je crois que ce n’est pas tout-à-fait réussi parce qu’on ressent des lignes de basses à la Marc Seberg, ou des combinaisons de basses. Je ne renie pas cette période. Frakture a une tonalité délibérément rock, très marquée, très différente de cet album. Mais en écoutant un morceau comme Surrender, j’ai pensé à Philippe Pascal. J’aurais aimé connaitre son sentiment par rapport à ce titre. Je pense que Until the end a des tonalités de Marc Seberg. Il y a des choses scotchées qui resteront jusqu’à la fin de mes jours.

On a parlé du Velvet Underground, fondateur. On a le sentiment qu’il irrigue tout le rock et la pop qui a suivi ?
Oui. Et de manière très subtile. Parce qu’il s’agit d’une musique très intérieure, très spontanée. On n’est pas sur une musique fabriquée, très travaillée comme les Beatles pouvaient le faire, avec tout le respect que j’ai pour eux. Je pense que les gens du Velvet ont toujours été des gens spontanés. Et cette spontanéité, y compris dans des mélodies qui peuvent paraître désuètes, c’est le point de départ de tout ce qu’on pu faire derrière.

Frank Darcel me disait que s’il y avait des points communs entre les univers de Daho et de Marquis de Sade, c’était le Velvet, Lou Reed.
Tout-à-fait. Je le ressens dans les mélodies d’Etienne (Daho). On n’est pas dans quelque chose d’alambiqué. Il y a une tonalité de voix qui sort volontairement de la performance. Marquis de Sade était comme ça et je dirais, surtout Marc Seberg. La voix de Philippe Pascal dans Marc Seberg est imprégnée de ce minimalisme du Velvet Underground, et très concentrée harmoniquement. Je pense qu’Etienne est aussi imprégné de ça. C’est très clair. C’est la pop française parfois assez minimaliste. Et je trouve que tout ce qu’il fait traverse le temps sans une ride. Aussi parce que ça plonge des racines dans des choses essentielles.

Frank Darcel qui a disparu brutalement le 14 mars dernier était central dans cette mythologie rennaise.
Absolument. C’était la pierre angulaire avec Philippe. Je suis très peiné de sa mort après celle de Philippe. Il y a comme une évaporation de cette époque. J’ai un respect éternel pour eux. S’ils n’avaient pas été là, est-ce qu’un jour j’aurais sorti cet album ? Est-ce que j’aurais fait ce que j’ai fait avant ? Clairement, je ne pense pas. Je ne suis pas le seul. Beaucoup d’artistes rennais de cette période très concentrée, qui a duré trois ans, doivent beaucoup à ces deux personnages
D’ailleurs, si on décrypte bien les compositions d’Etienne, il y a ce fil conducteur toujours présent.

Grégoire LAVILLE
Photos : Richard DUMAS

Serge Papail « Native » distribué par Coop Breizh

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