Deux séries catalanes sont actuellement diffusées en version originale sur Prime Vidéo et Netflix, sorte d’atolls régionaux perdues au milieu d’océans mondialistes. À quand la langue bretonne en lieu et place des hégémonies linguistiques française et anglaise ?

Merlí, et sa suite Merlí : Sapere Aude, sont des séries catalanes proposées en streaming sur Prime Vidéo et Netflix. Bien que l’industrie du divertissement soit dominée par des contenus anglophones, les deux plateformes proposent ces programmes en version originale catalane avec sous-titrages espagnol, anglais et français. Quand on connaît les difficulté qu’aura eu Breizh TV à (simplement) faire sous-titrer les films en breton pour, en fin de compte, courir à l’échec… Cela fait sourire !

Doublage et sous-titrage

L’Espagne, la France, L’Italie, le Portugal, mais aussi l’Allemagne, l’Autriche et même la Suisse romande, doublent systématiquement les contenus internationaux qu’ils achètent. L’habitude remonte après la dernière Guerre mondiale, lorsque chaque pays tournait des films destinés à son marché intérieur et, si une production étrangère souhaitait en acquérir les droits, alors avait-elle pour charge d’en assurer le doublage à ses frais ; technique également utile aux régimes totalitaires des années 1930 pour censurer certaines informations. Hitler en Allemagne… Franco en Espagne… Mussolini en Italie… Salazar au Portugal… ou encore les Allemands durant l’Occupation française…. usèrent de cette manipulation relative au doublage « arrangé ».

Au reste, certains pays, en particulier l’Espagne, la France et l’Italie, ont choisi le doublage afin d’imposer une langue nationale « centralisée » au détriment d’idiomes régionaux minoritaires, tel le basque… le catalan… le napolitain… le sicilien… le breton… etc. Au milieu du XXe siècle, après l’effondrement des régimes autoritaires, le doublage était si répandu que les populations d’Europe du sud s’y étaient habituées ; raison pour laquelle, aujourd’hui encore, de nombreux syndicats défendent les droits des acteurs de doublage et font pression pour les protéger juridiquement, là où les Européens du nord favorisent le sous-titrage, moins couteux, plus rapide et davantage souple d’usage.

Catalan sinon rien 

L’apparition du logo « Produit en Bretagne » en 1993 (30 ans déjà !) a révolutionné la consommation des Bretons. Nous sommes en effet nombreux à tenir compte du célèbre pictogramme jaune et bleu dont les Catalans envient l’idée. Coup de génie ! Oui. Aucune région n’y avait pensé avant et pas une n’a fait mieux depuis. Ni en France. Ni en Europe. Nonobstant ce joli succès, les Bretons pourraient s’inspirer des Catalans en ce qui regarde l’exportation de leur culture télévisuelle, reprise sur les plateformes de streaming malgré une production en langue locale. Exit le castillan madrilène et l’anglais international, en Catalogne on parle catalan, on écrit catalan, on produit catalan et l’on vend du catalan, à l’inverse des producteurs Français et Bretons qui choisissent l’anglais pour mieux s’exporter.

La liste des films « français » tournés en anglais est chaque année plus importante. Les productions imposent des acteurs polyglottes – entre autres choisis pour cette raison relative à leur « surface promotionnelle linguistique  » – acteurs polyglottes, donc, permettant le tournage de films/séries en plusieurs langues. La politique catalane va à l’inverse de cette logique mondialiste puisque tout y est catalan : la production… les scénaristes… le réalisateur… les acteurs… le personnel de plateau… les lieux de tournage… la langue… et un maximum de ce qui peut l’être. C’est le cas de Merlí et Merlí : Sapere Aude, respectivement achetés par Amazon et Netflix pour être diffusée aux USA en catalan, espagnol et anglais, avec sous-titrage dans les trois langues.

Philosophie barcelonaise

La série a été écrite par le scénariste catalan Héctor Lozano, puis réalisée par Eduard Cortés, lui aussi Catalan, pour la chaine (évidemment catalane) TV3 ; s’en est suivi un succès public nourrit d’une reconnaissance internationale justifiant l’achat par Netflix. Le scénario est simple mais séduisant. A cinquante ans, Merlí Bergeron, professeur de philosophie sans emploi, trouve une place au lycée Àngel Guimerà* de Barcelone. Son arrivée, loin de faire l’unanimité, lui attire toutefois la bienveillance des élèves grâce à une approche accessible de sa matière, doublée de méthodes peu conventionnelles  ; autant de sympathies qui, en revanche, lui valent l’inimitié du corps enseignant. Chaque épisode a pour thème et porte le nom d’un célèbre philosophe.

Une tel succès aiguisa l’intérêt des Madrilènes. Les droits furent rachetés par la chaine privée espagnole Movistar Plus+ afin d’engager une suite : Merlí : Sapere aude, en deux saisons de huit épisodes chacune, dans lesquels le spectateur retrouve les personnages initiaux, cette fois inscrits à l’université. Malgré le changement de production, l’essentiel reste catalan, le scénario est une nouvelle fois signé Héctor Lozano, et si la réalisation passe entre les mains de Menna Fité, il est lui aussi Catalan, comme presque tous les acteurs entrants, tels Pablo Capuz… Pere Vallribera… Boris Ruiz… Caudia Vega… etc. Seule une exception est faite pour l’immense Eusebio Poncela que l’on retrouve dans la sublime composition du rôle de Dino, gérant d’un bar barcelonais : le Satanassa. L’intrigue de Sapere Aude se déroule avant l’épilogue de la première série, puisque le dernier épisode de Merlí fait un saut de sept ans dans le futur…

Breizh TV versus télévision catalane

Merlí et Sapere Aude attestent que les productions télévisées régionales suscitant l’intérêt d’investisseurs internationaux sont envisageables pour peu de s’en donner la peine. A propos ! Où en est Breizh TV ? Ou plutôt, qui se souvient de cette chaine bretonne fondée en 2000 au sein du groupe TF1 par feu Patrick Le Lay ; son choix éditorial généraliste devait couvrir l’actualité des cinq départements péninsulaires, puis assurer la diffusion de films avec sous-titrage breton, ainsi que des programmes didactiques pour la jeunesse. Quelques fictions ont effectivement eu leurs heures de gloire bretonnante de 2000 à 2008, et près de trois millions d’euros furent investis sur cette période, dont une partie financée par le conseil régional de Bretagne. Seulement voilà ! ….

… Des émissions peu engageantes et guère créatives justifièrent une audience décevante et, depuis son reformatage en 2010 en vue d’une possible arrivée sur la TNT n’ayant jamais eu lieu, les programmes bretons ont totalement disparu de Breizh TV. Face à ce fiasco culturel (qui est aussi une insulte régionale) il faut opposer les neuf chaines en langue catalane qui diffusent quotidiennement au nord-est de l’Espagne ; parmi lesquels six publiques : les très regardées TV3 et TV3 CAT, mais aussi 3/24 (info continue), À Punt Mèdia (région de Valence), Canal Nou Internacional (en langue valencienne), et IB3 : radio-télévision publique des îles Baléares où tout est exclusivement en catalan (plus rarement en espagnol sous-titré) ; s’y ajoute une chaîne andorrane : Andorra Televisó ; et deux canaux privées : Pirineus TV avec sa diffusion franco-catalane axée sur la région d’Urgell ; ainsi que la surprenante Televisió de l’Alguer, un canal alpin diffusant en italien et en alguérois – une variante du catalan parlée dans la ville d’Alghero au nord-ouest de la Sardaigne ; il est en outre à préciser que la fondation Alguer Liberada entretient gracieusement cette chaîne depuis que l’alguérois est reconnu par Rome comme langue minoritaire de la Région autonome de Sardaigne : seuls vingt mille locuteurs la pratiquent.

Le nerf de la langue

Complétons le réseau télévisé catalan avec celui de ses radios… de l’Internet… d’une presse écrite prolixe : mensuels, hebdomadaires, quotidiens gratuits… et d’une riche littérature contemporaine : Miquel de Palol i Muntanyola… Núria Perpinyà… Joan-Lluís Lluís… Quim Monzó – ce dernier ayant la particularité d’être un Perpignanais contraint de se faire éditer en catalan à Barcelone faute d’y parvenir en France ; sans oublier la dramaturgie avec, entre autres, le théâtre de Sergi Belbel. Bref ! Ce qu’arrivent à faire les Catalans avec un peu d’imagination et l’aide de financiers volontaires, les Bretons n’en sont manifestement pas capables malgré moult efforts de Patrick Le Lay qui aura sonné à toutes les portes afin de construire une télévision bretonnante. Hélas ! nous venons de le voir, il n’est reste rien. Pire ! le jacobinisme politico-financier parisien lutte bec et ongles contre une ouverture médiatique aux langues régionales dans l’Hexagone. Et pourtant ! …

… Le nerf de la guerre est avant tout celui de la langue. Produire des programmes en breton (et en français puisque le cinéma parisien courbe l’échine face à la pression financière internationale) produire en breton c’est admettre l’importance de la culture en prévalence de la finance ; les Catalans ont parfaitement assimilé ce truisme, comme les Italiens, les Ecossais et,  bien entendu, les Américains. Non seulement Paris ne défend aucune langue régionale… Non seulement nos élus font tout pour ne leur laisser aucune place… Non seulement le CNC (Centre National du Cinéma) favorise les productions en anglais… Mais ! Comme si ce n’était pas suffisant, nul conseil départemental breton, ni même le Parlement rennais, ne tapent jamais du poing sur la table ni n’engagent la moindre subvention pour, non pas s’émanciper du français, mais ouvrir les Bretons à une redécouverte nourricière de leur langue. Les Catalans ont compris que la culture locale passe indéfectiblement par la langue et sa reconnaissance internationale. Une langue admirée à l’extérieur se fait respecter de l’intérieur. Toujours.

* Àngel Guimerà (1845/1924) est un dramaturge Catalan d’expression catalane.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Avril 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing

Merlí (#philo) – 3 saisons de 40 épisodes au total. Première saison (13 épisodes) disponible en français et catalan sur Prime Vidéo
#Philo Sapere aude – Série dérivée de Merlí en 2 saisons de 8 épisodes chacune, disponible en français et catalan sur Netflix

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