Pedro Sánchez, Président du gouvernement espagnol, vient de réussir un coup de maître en initiant une coalition majoritaire avec la gauche radicale grâce à l’appui des indépendantistes basques et catalans.

Les institutions espagnoles sont différentes de celles relatives à la Ve République française. Elles nécessitent un éclaircissement afin de comprendre la suite de cet article. L’Espagne est une monarchie constitutionnelle, son gouvernement ne relève pas d’un Premier ministre nommé par le Président de la République élu au suffrage universel direct. La Loi fondamentale espagnole définit comme « Président du gouvernement » – plus exactement « Président du Conseil des ministres », Presidente del Consejo de Ministros – celui (où celle) à qui, après avoir consulté les représentants des différents partis politiques ayant obtenu une représentation parlementaire, le roi propose de former un gouvernement ; la coutume veut que l’élu(e) soit le dirigeant du parti ou de la coalition majoritaire, ce qui oblige à des alliances post-électives, fussent-elles parfois bancales, voire vénéneuses.

Coup de canif dans l’unité

Cinq ans après son accession au pouvoir, le socialiste Pedro Sánchez a été reconduit le 3 octobre dernier par Philipe VI à la tête du gouvernement espagnol. L’union du PSOE (Partido Socialista Obrero Español) avait toutefois été devancé aux législatives du 23 juillet par le Parti Populaire (PP) du conservateur Alberto Nuñez Feijóo qui a échoué à construire une majorité, l’appoint des députés de la droite radicale de Vox n’y suffisant pas. Pedro Sánchez fut donc investi par une majorité de 179 députés sur les 350 du Parlement, grâce au soutien des élus nationalistes basques et catalans. Il lui aura en conséquence fallu accorder une amnistie aux Catalans condamnés ou poursuivis pour avoir organisé en 2017 un référendum d’indépendance jugé anticonstitutionnel.

Pour ses opposants – parfois mêmes ses partisans – Pedro Sánchez est allé trop loin ; certains évoquent un coup de canif dans l’unité espagnole au bénéfice d’ambitions personnelles nourricières d’une Catalogne séparatrice. L’ancien Premier ministre français, Manuel Valls, y va aussi de sa cantate politicienne, affirmant que cette amnistie ressort d’une « disqualification intellectuelle et morale de la démocratie espagnole ». (sic) Sans doute a-t-il oublié que lui-même avait fait « valser » la morale politicienne en 2018 lorsqu’il s’était investi dans la bataille municipale barcelonaise. Un ex Premier ministre français anti-indépendantisme catalan, glorifiant une Barcelone indivisible de l’Espagne et,  de fait, se mettant au service de la Couronne en tant que sujet du roi… Franchement ! N’était-ce pas un comble pour un Républicain français de soutenir une monarchie face à des Républicains espagnols ?

À la recherche d’un octobre rouge

Pedro Sánchez à la recherche d’un octobre rouge plus à gauche que ses propres opinions, a fini par vendre une partie de son âme afin d’obtenir les voix indispensables à sa propre reconduction. La nouvelle majorité comprend désormais les socialistes incluant une coalition de gauche, Sumar, équivalente à la Nupes française ; s’y ajoutent les nationalistes et indépendantistes basques, ainsi que les indépendantistes de la gauche républicaine catalane (ERC), et sept députés – indispensables pour faire le nombre – de Junts per Catalunya (Ensemble pour la Catalogne), le « fameux » parti séparatiste de l’ancien Président catalan réfugié en Belgique, Carles Puigdemont. Ce dernier n’aura bientôt plus de comptes à rendre à la justice sitôt la loi générale d’amnistie votée ; elle empêchera toute poursuite et lèvera l’ensemble des condamnations entraînées par les démarches que sieur Puigdemont et consorts avaient soutenues dans le but de proclamer unilatéralement l’indépendance catalane.

Les socialistes (Sánchez compris)) avaient néanmoins assuré pendant la campagne électorale qu’une telle loi serait anticonstitutionnelle et ne relevait aucunement dans leurs intentions. Seulement voilà ! Feindre de dire la vérité à ceux qui croient les mensonges est un plaisir exquis de politiciens avertis. L’intention d’une amnistie d’environ 400 personnes impliquées dans la tentative de sécession a fini par être consentie aux forceps à raison des ralliement de Junts per catalunya et ERC ; une véritable trahison nationale pour Santiago Abasca (Vox), et « un début de dictature » selon Isabel Diaz Ayuso, figure du PP madrilène. Dès lors, le pays manifeste chaque semaine, ce sont des centaines de milliers d’Espagnols qui se font entendre aux cris vindicatifs de : « Sánchez, traître… Sánchez, en prison… Sánchez, hijo de puta…  » Et depuis…

La cuisse facile et le cœur flexible

… depuis, Bruxelles boit du petit lait car, toujours prompt à imposer le calibre des légumes de nos (super)marchés ou choisir la couleur des voitures de police de chaque pays – en l’occurrence bleue – le parlement européen a grand intérêt de s’abstenir face aux déboires politiques espagnols. En effet. Les commissaires constatent la méfiance des électeurs toujours plus perplexes face à la construction européenne. Sans doute est-ce l’une des raisons pour lesquelles certains on retourné leur veste, attestant de manière sous-jacente que s’il est impossible de construire l’Europe aux moyens des pays qui la constituent, il faudra « la faire » grâce aux régions en dissonances avec leur capitale nationale ; ainsi regardent-ils discrètement mais implicitement vers l’Ecosse… la Lombardie… la Bretagne… la Corse… une Irlande qu’ils souhaiteraient unifiée au détriment de l’Union Jack… et, bien entendu, en direction du Pays basque et de la Catalogne.

Bruxelles sait qu’après le dangereux brexit, l’éventualité d’un nexit au Pays-Bas est désormais envisageable depuis la victoire du nationaliste Geert Wilders. Madame van der Leyen craint les effets boule de neige sur l’ensemble du continent. Qu’importe, affirment « nos petits hommes gris »,  si les élus nationaux sont parfois difficiles à circonvenir, certains élus régionaux ont en revanche la cuisse facile et le cœur flexible ; et si les nationalistes ne veulent pas de cette Europe, les indépendantistes la réclameront faute de pouvoir financer leur autonomie seuls. Auquel cas, Bruxelles n’hésitera ensuite pas à prostituer ses nouveaux vassaux comme elle le fait déjà avec les pays sous sa coupe. Catalans… Basques… Écossais… Irlandais… et bien d’autres, rien n’aura changé si ce n’est l’échelle du problème devenu… régional.

« L’indépendance, c’est comme un pont : avant, personne n’en veut,
après, tout le monde le prend. »

Félix Leclerc

Les indépendantistes sont tenus de réfléchir à deux fois s’ils souhaitent combattre l’État central qui les malmène pour ne surtout pas ensuite dépendre d’un rapace continental encore plus dangereux. Leur velléité d’indépendance doit en premier lieu nourrir des intérêts collectifs vitaux en regard de quoi nul élu ne pourra sacrifier le moindre avantage personnel à la plus infime corruption. De ce point de vue, il n’y a pas plus vénal que le parlement de Bruxelles : les lobbyistes y sont légion, quant aux véreux, ils ont tout espoir de venir « en croquer » un jour ou l’autre.  L’indépendance n’est pas la vague conception d’évidences ramenées à un territoire restreint. Tant s’en faut. L’indépendance est affaire de sacrifices auxquels il faut préparer les électeurs : chacun doit impérativement comprendre qu’une nouvelle liberté n’engage aucune suzeraineté en remplacement de la précédente. Sinon à quoi bon ?

Jérôme Enez-Vriad
© Décembre 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing

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