Le musée de la carte postale de Baud fait chaque année un appel au Mail Art. Le thème choisi pour 2023 est « Inspiration Bretagne ». Chacun peut encore envoyer ses créations jusqu’au 31 décembre. Celles retenues seront exposées au sein-même du musée et sur son site Internet.
L’art postal, ou Mail Art, est un mouvement pictural qui utilise les composantes de la correspondance épistolaire : une lettre… une enveloppe… une adresse… un ou plusieurs timbres oblitérés et, bien entendu, les services de transmission de la poste. La lettre et l’enveloppe deviennent supports créatifs par le texte et les illustrations. Le nom de Mail Art remonte à 1962, il vient du peintre et illustrateur américain Ray Johnson, considéré comme le père fondateur de ce courant « secret, privé et sans règle » qui va très vite s’étendre au monde entier. Des réseaux vont se créer à l’avantage d’un véritable essor dans les années 1970. Et c’est un musée breton, celui de Baud (Morbihan), qui nous invite à découvrir cette forme artistique méconnue du grand public.
Histoire d’un art libre et affranchi
Les premiers courriers illustrés apparaissent en France au milieu du XVIIIe siècle lorsque, sous l’influence des Lumières, certains correspondants laissent cours à leur imagination. Le principe de la carte postale en découlera quelques années plus tard au format d’un carton rectangulaire à poids constant : un espace illustré s’affiche au recto en partage avec le texte manuscrit de l’expéditeur, et, sur l’autre face, deux cases sont prévues : la plus grande pour l’adresse, la plus petite pour le timbre. Heinrich von Stephan, directeur-général des Postes autrichiennes, développe un mémoire sur le sujet à la conférence postale de Karlsruhe. Nous sommes en 1865. L’idée se disperse avant de réapparaître à Vienne sur proposition du professeur Emmanuel Hermann. Nous sommes cette fois en 1869. Les flux de courrier augmentent de manière exponentielle. La poste doit impérativement se moderniser. Hermann souhaite convaincre l’administration de l’intérêt pratique et économique d’un support standardisé. Dès lors, l’art postal prend son essor ; dans un premier temps, les envois illustrés s’inspirent des cartes préimprimées, d’abord en noir & blanc… après en couleurs… puis accessoirisées en fonction de thématiques saisonnières et/ou religieuses, telles les célèbres bordures pailletées pour Noël… etc.
Littérature et arts visuels
Le Mail Art représente une alternative aux formes artistiques conventionnelles. Il donne lieu à des échanges professant une liberté d’expression totale puisqu’un fragment de l’œuvre est au secret sous l’enveloppe ; son processus ne relève pas des valeurs élitistes ou marchandes ordinaires, aucun but spéculatif n’existe et les productions sont confiées hypothétiquement au bon vouloir du destinataire par l’intermédiaire des multiples étapes transitives de la Poste : collecte… oblitération… tri… distribution… Une fois posté, l’auteur n’exerce aucun contrôle sur son envoi, ne sachant ni si il parviendra à bon port, ni dans quel état. Les traces de l’acheminement font partie intégrante du processus de création ; de fait, le timbre doit impérativement être estampillé sinon la lettre perd toute valeur artistique.
Aucun matériau n’est interdit pour peu qu’il transite par le facteur et corresponde aux limites dimensionnelles imposées la poste. Idem en ce qui regarde les techniques : dessin… peinture… calligraphie… gravure… collage… photographie… tout est envisageable pourvu que la surprise soit au rendez-vous. Il s’agit d’étonner le destinataire par les formes d’enveloppe, leur timbrage, l’écriture des adresses et les divers cachets postaux. L’art postal relève d’une correspondance créative qui appartient aux domaines de la littérature et des arts visuels. Sa vocation est de réunir la langue écrite et le langage plastique par l’entremise d’échanges ludiques introduisant le rêve… le décalage… l’absurde… l’humour… la poésie… Mais surtout, voilà l’essentiel, son espace de création est accessible à tous pour une bouchée de pain.
Post-dadaïsme surréaliste
Les dadaïstes et les surréalistes s’emparent du mouvement au début du XXe siècle . Ils mettent à profit leurs techniques de collage afin de susciter des émotions et réactions inédites. L’idée est d’envoyer une « composition » à un destinataire qui la fait suivre à quelqu’un d’autre, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle parcourt tout un circuit sans que l’expéditeur précédant ne sache ni où ni à qui l’enverra le suivant ; faute d’ouvrir l’enveloppe, personne ne sait davantage ce qu’elle contient hormis son créateur, manière abstraite de faire transiter des créations devenues « œuvres » seulement après avoir été expédiées. Nous sommes effectivement dans du post-dadaïsme surréaliste rejetant les valeurs traditionnelles.
Célèbres ou inconnus, les créateurs font preuves d’une imagination fertile conférant à l’insolite. Certaines adresses apparaissent sous la forme d’un rébus ou de calligramme… d’autres sont écrites en vers… Mallarmé fait des quatrains… Picasso, Apollinaire et Duchamp illustrent leurs enveloppes d’esquisses sans les signer… ils détournent les supports… jouent avec les codes postaux présentés sous forme d’équation… La fantaisie des grandes signatures est rejointe par celle des anonymes. C’est le cas du courrier des soldat lorsque la guerre les mène à illustrer enveloppes et lettres ; ainsi, parviennent-ils à exprimer l’indicible des combats en contournant la censure. Le plus incroyable étant peut-être l’extrême patience des facteurs qui se prêtent au jeu du déchiffrage.
Made in USA avant de revenir en Bretagne
1960 et décennie suivante. Les artistes américains du Fluxus – mouvement de happenings pluridisciplinaire influencé par le dadaïsme et le futurisme italien – apprivoisent l’art postal (rebaptisé Mail Art) pour court-circuiter et subvertir le marché conventionnel tenu par des galeristes influents. L’illustrateur Ray Johnson est le plus célèbre d’entre deux. Il ne se reconnaît pas à travers dans l’idée de vendre uniquement à des privilégiés. En résulte la naissance d’un réseau international de créateurs qui s’échangent moult courriers avec le souci de surprendre leur(s) destinataire(s). Pour la première fois dans l’histoire de l’art, la démarche d’un mouvement s’officialise autour de la communication.
Voilà, entre autres, ce que propose de découvrir le musée de la carte postale de Baud à travers ses collections et ses nombreuses expositions. Il s’agit d’un des rares endroits au monde soucieux de mettre en valeur la richesse et la diversité du support postal autour de domaines aussi variés que la culture régionale, l’ethnographie ou l’évolution des paysages urbains et ruraux ; un total de 120.000 pièces comme autant de cartons voyageurs à découvrir. Et c’est ici… En Bretagne… Dans le Morbihan…
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Novembre 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Les sources de cet article sont trop nombreuses pour être citées.
La rédaction les tient à disposition sur simple demande.
Le Carton Voyageur
Musée de la carte postale
3 Avenue Jean Moulin – 56150 Baud











